«La fille de l’Espagnole»: Venezuela, la machine à broyer

Le premier roman de la Vénézuélienne Karina Sainz Borgo est un récit d’exil et de colère, mais c’est aussi un cri de désespoir lancé par l’écrivaine, une journaliste née à Caracas en 1982 et qui vit en exil en Espagne depuis 2006.
F. Mantovani Gallimard Le premier roman de la Vénézuélienne Karina Sainz Borgo est un récit d’exil et de colère, mais c’est aussi un cri de désespoir lancé par l’écrivaine, une journaliste née à Caracas en 1982 et qui vit en exil en Espagne depuis 2006.

Depuis 2014, dans la foulée de la mort de Hugo Chávez, le Venezuela — pays où se trouvent les plus grandes réserves de pétrole au monde et qui a longtemps été le pays le plus riche d’Amérique du Sud — s’enlise dans une crise politique et économique sans précédent.

Une monnaie qui ne vaut plus rien, une inflation astronomique, des pénuries alimentaires quotidiennes, une violence endémique : le Venezuela est au deuxième rang des pays les plus violents du monde. Un désastre national et humain où la routine ressemble de plus en plus à un sport de combat.

 

Une crise d’une telle ampleur qu’elle a contraint depuis 2015, selon les Nations unies, 4,6 millions de Vénézuéliens à fuir leur pays.

C’est une part de la sombre réalité qu’affronte la protagoniste du premier roman de la Vénézuélienne Karina Sainz Borgo, La fille de l’Espagnole. Un roman d’exil et de colère, mais aussi un cri de désespoir lancé par l’écrivaine, une journaliste née à Caracas en 1982 et qui vit en exil en Espagne depuis 2006.

À Caracas, capitale du Venezuela, correctrice d’épreuves à la pige pour une maison d’édition en Espagne, Adelaida Falćon vient de perdre sa mère après une longue maladie. La faire enterrer dans un simple cercueil en contreplaqué lui a coûté son dernier billet de 50 euros. Mais rien ne pourrait racheter la peur que des pillards viennent déterrer le cadavre de sa mère pour lui voler ses lunettes, ses chaussures, ses vieux os.

« La vie, l’argent, nos forces, tout fondait à vue d’œil. Même le jour durait moins longtemps. Être dans les rues à six heures du soir était une façon stupide de soumettre notre existence à la roulette russe. N’importe quoi pouvait nous tuer : une balle perdue, un enlèvement, un vol. Les coupures de courant duraient des heures et les couchers de soleil étaient suivis d’une obscurité sans fin. »

L’enthousiasme prospère des premières années Chávez lui semble loin, emporté par la perte du pouvoir d’achat, la montée du vacarme révolutionnaire et de la violence.

À son retour du cimetière, Adelaida sera évincée de son appartement par une bande de femmes, menées par la « Maréchale », qui lui font vite savoir, revolver au poing, que tout ça est à eux — en parlant de ceux et celles qui n'ont rien. Que tout a toujours été à eux et qu’elles ne font que reprendre, dans leur logqiue infaillible, ce qui leur est dû.

Sans ressources, la jeune femme parvient à se réfugier chez une voisine, Aurora Peralta, que tout le monde appelle « la fille de l’Espagnole », et dont elle découvre le cadavre sur le plancher.

Sur la table de la cuisine, elle trouve une lettre du consulat d’Espagne à Caracas demandant une preuve de vie afin de verser une pension.

Comme l’indicateur lumineux d’une sortie de secours qui clignote dans une pièce plongée dans le noir, Adelaida aura l’idée d’usurper l’identité de la femme.

« Dans ce pays, la seule chose qui fonctionnait était la machine à tuer et à voler, la mécanique bien huilée des rafles. »

À la suite d’un lent glissement de la normalité, dans cette jungle urbaine sous la botte des Fils de la révolution, « même les fleurs participent de la déprédation », personne n’était plus en sécurité chez soi. Caracas est devenue un puits de violence et de razzias, d’immoralité et de désespoir qui lui apparaît sans fond.

Tout en mettant en œuvre sa survie et son évasion, Adelaida repense à des personnages et à des souvenirs de sa jeunesse.

Comme surgis d’un autre temps, quand tous semblaient plus libres et plus heureux dans ce pays prodigue en beauté et en violence, « deux des biens nationaux les plus abondants ».

Karina Sainz Borgo dépeint avec talent et sans fard dans La fille de l’Espagnole ce qui a fait de Caracas une « ville à l’agonie ». « Ce n’était pas une nation, c’était une machine à broyer », dira-t-elle de ce pays qu’elle-même ne reconnaît plus, presque soulagée à l’idée que sa mère ne puisse plus voir ce désastre.

Un huis clos étouffant qui se lit comme un véritable thriller. Une mécanique puissante et impeccable du début à la fin, qui nous fait prendre la mesure, à travers la littérature et ses pouvoirs, de la tragédie qui se joue là-bas à hauteur de femmes et d’hommes.

 

La fille de l’Espagnole

★★★★

Karina Sainz Borgo, traduit de l’espagnol par S. Decante, Gallimard, Paris, 2020, 240 pages