Stephen King, du lecteur au téléspectateur

L'écrivain américain Stephen King
Photo: Evan Agostini Associated Press L'écrivain américain Stephen King

2020, année de l’élection présidentielle américaine, est également celle de la sortie d’une dizaine d’adaptations d’oeuvres de Stephen King. Signe de temps sombres ou de plateformes gourmandes ?

La minisérie The Outsider est sortie en janvier sur HBO. The Stand devrait atterrir dans les mois à venir sur le service de webdiffusion All Access de CBS. The Eyes of the Dragon est prévue pour bientôt sur Hulu. AMC, de son côté, développe sa version de Sleeping Beauties, le roman aux accents féministes que Stephen King a écrit avec son fils Owen. « Les plateformes ont faim de contenu, remarque l’écrivain Samuel Archibald. Et Stephen King demeure une des rares marques littéraires assez fortes pour se mesurer à Marvel, à Star Wars et à tous ces mammouths de la culture populaire contemporaine. En plus, ses livres ne sont pas si chers à adapter. Il n’y a pas beaucoup de conflits intergalactiques. »

Il y a, pourtant, un risque de flop. On pense à Under the Dome, diffusée de 2013 à 2015 sur CBS. Les critiques avaient été si dures que, dans le Hollywood Reporter, le producteur Neal Baer avait invité les journalistes à « bring it on ». Comprendre : à essayer de faire mieux que lui.

 
Photo: HBO Yul Vázquez, dans la minisérie d’horreur «The Outsider», lancée en janvier

Cela dit, est-il réellement possible de transposer King à l’écran comme il faut ? « Oui, si l’on sort soit des adaptations très alimentaires pour remplir un trou, soit de celles qui sont trop respectueuses de l’oeuvre originale », croit Samuel Archibald. En bref, si on s’inspire de l’univers de l’homme pour offrir complètement autre chose. Comme la série Stranger Things, par exemple. Ce succès de Netflix a tant plu à King qu’il a gazouillé ceci : « Regarder Stranger Things, c’est comme regarder un best of de Stephen King. Dans le bon sens du terme. »

Dimanche dernier, pourtant, c’est sur un sujet nettement moins léger que l’auteur américain, hyper actif sur Twitter, s’est exprimé. Son rappel ? « Non, le coronavirus n’est PAS comme THE STAND. Ce n’est pas du tout aussi sérieux. »

Plusieurs personnes ont en effet rappelé que dans son roman Le fléau, une pandémie de grippe décime les États-Unis. Puis pousse les survivants à la violence… « Restez calmes et prenez toutes les précautions nécessaires raisonnables », a intimé Stephen King à ses abonnés.

Reste que le fait que cet écrit de 1978 a encore autant d’écho montre qu’à 72 ans, l’écrivain demeure d’actualité. Et qu’on lève moins le nez sur lui. « Tous les critiques qui ont démoli Carrie sont morts », s’est-il gaussé il y a quelques années sur le plateau de Stephen Colbert.

« C’est vrai que, de nos jours, on comprend mieux Stephen King et ses sous-textes, souligne Samuel Archibald. C’est tellement un bon peintre d’une certaine American way of life. De ces États excentrés, de nos communautés. »

La communauté : voilà l’un des grands thèmes prisés par le renommé romancier. « Comment elle se défend, comment elle peut être menacée et retournée contre elle-même par des forces extérieures maléfiques. Aujourd’hui, ce récit de base est plus pertinent que jamais. »

Si par sa production volumineuse on aurait été tenté de surnommer King « le Rolling Stones du livre », Samuel Archibald, qui aime son côté « un peu canaille », préfère le comparer à Bruce Springsteen. « Pour son côté très working class. C’est ce qui fait sa force, qui le rend universel. »

Et qui inspire des générations d’écrivains. Prenez Shaun Hamill. Ce Texan a récemment lancé Une cosmologie de monstres, son premier et percutant roman. Il y raconte l’histoire complexe et tragique d’une famille qui décide de construire une maison hantée. En quatrième de couverture de ce titre paru chez Albin Michel, on peut lire : « La prose de Hamill est sobre, tout simplement belle. Voilà à quoi ressemblerait un roman d’horreur signé John Irving. J’ai adoré ce livre, et je pense qu’il vous plaira aussi. »

Ce texte élogieux est signé… Stephen King. « Je suis encore sous le choc, s’exclame Shaun Hamill au bout du fil. D’obtenir ainsi la bénédiction de mon héros ! Jamais en mille ans je n’aurais pensé qu’il le lirait. »

Lui, c’est en lisant IT, au début de l’adolescence, qu’il est devenu « un fan pour la vie ». De IT, d’ailleurs, on trouve des échos dans Une cosmologie de monstres. Cette façon de raconter la fin de l’enfance. Ces traumatismes qui reviennent nous hanter à l’âge adulte. Au fil des pages, Shaun Hamill, un fils de pasteur chrétien conservateur, mentionne qu’un personnage lit The Dead Zone. Puis qu’un hôtel ressemble à celui de The Shining. Les références à son idole lui sont venues si naturellement qu’il a « dû en retrancher parce qu’il y en avait trop ».


Pouvoir de la narration
 

La Canadienne Louise Penny a également été encensée par Stephen King, qui a déclaré adorer sa série de polars. Lorsqu’on mentionne son nom, le visage de la charismatique autrice basée à Sutton s’illumine. « Oh my God, avez-vous lu son essai intitulé On Writing ? C’est du génie. C’est tout court. Ça m’enrage presque ! » lance-t-elle en riant. Puis elle se penche et murmure : « Ceci est terrible à admettre, mais… le seul livre que j’ai jamais brûlé — et je ne peux pas croire que j’ai fait ça — c’est Salem’s Lot. »

C’était il y a longtemps. Louise Penny venait d’emménager seule dans son premier appartement. « Ça m’a tellement foutu la trouille que j’ai couru dans le hall en pyjama et je l’ai lancé dans la chute à ordures. Oh… peut-être qu’il n’a pas brûlé, finalement… Mon Dieu ! »

« Ça vous donne une idée du pouvoir de la narration, ajoute-t-elle. J’étais tellement pétrifiée que je ne pouvais plus distinguer la fiction de la réalité. Oui, King est bon à ce point. »

Une opinion que partage Samuel Archibald. « Les vrais de vrais conteurs populaires sont rares. Il y en a peut-être quatre ou cinq par siècle ? King en fait partie. »

Celui qui est professeur à l’UQAM a notamment analysé Misery dans le cadre d’un cours sur les chevauchements entre la littérature savante et populaire. Réaction ? « J’avais des étudiants très intellos, pas du tout dans la culture geek ou pop, qui étaient fascinés de voir à quel point il pouvait être intelligent et presque borgésien. »

Autre réaction, plus comique celle-là ? « Vous savez, il y a ce qu’on appelle du Dad Rock, du rock de papa, dans la vie. Eh bien, pour certains, les livres de King sont des Dad Books. Avoir lu un de ses romans dans les années 1990, ça devient comme avoir vu Nirvana en concert [à Verdun]. J’hérite du rôle de fan de la première heure. »

Surtout qu’il suit, depuis tout petit, les écrits de ce fier résident du Maine. « Je n’avais aucune idée de c’était quoi, Bangor, donc je plaçais toujours ses histoires à Arvida, la ville où j’ai grandi. Dire que l’écrivain le plus connu au monde décide de rester là et que les gens ne l’emmerdent pas… »

King, par contre, a une réputation d’agitateur. Il a été bloqué par Trump sur Twitter. Il n’a jamais caché ses prises de position politiques. Et il a toujours transposé l’actu dans ses bouquins. Dans L’Institut, son très fort dernier roman paru en français, des enfants sont enlevés puis enfermés dans de petites pièces (on pourrait dire des cages) par une organisation gouvernementale louche. Tiens… Comme le dit une de ses célèbres citations : « La fiction est un mensonge. La BONNE fiction, elle, se trouve dans la vérité cachée derrière le mensonge. »