À la hauteur

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J’envoie mon poème

à Manon

ma boss au Devoir

Je suis content

C’est un poème

qui parle de ski-doo

Manon m’écrit :

Elles sont belles tes motoneiges

Mais où sont les femmes ?

Je n’ai pas réalisé

que c’est un numéro

consacré aux femmes

Je n’ose pas lui demander

si je dois quitter la pièce :

Je pourrais revenir

la semaine prochaine

y’a pas de problème

un p’tit poète de trente ans

qui écrit à la page centrale

du cahier Lire

et qui parle de ski-doo

durant la Journée

internationale des femmes

c’est exactement la même chose

que de voir passer un koala

avec un chapeau de paille

dans un gym

Ça n’a pas rapport

Je n’ose pas lui dire

que je ne sais pas quoi

écrire là-dessus

que je ne suis pas à la hauteur

que j’aimerais revenir

sur le sujet des motoneiges

même si je ne m’y connais pas

non plus

Ça n’a pas rapport

Je connais juste ma mère

Ou en tout cas

Je pense la connaître

Je ne lui ai vraiment jamais dit :

Je t’aime

Je gère mal mes émotions

Je suis malhabile

Je suis un koala

avec un chapeau de paille

Les femmes parlent dans le noir

Elles ont encore

moins de temps de lumière

que les hommes

Quand elles ouvrent l’interrupteur

Quelqu’un

Quelque part

Le referme

Les inégalités

salariales

familiales

domestiques

Les violences conjugales

Les agressions sexuelles

L’espace à prendre

avec son corps et sa voix

Hashtag l’interrupteur touche-s’y pu

Hashtag l’interrupteur touchez-y pu

Les femmes parlent dans le noir

Je me rappelle la fille qui m’avait volé

ma corde à danser dans le parc

J’avais sept ans

J’ai pleuré pendant sept ans

Je me rappelle les terreurs

nocturnes à huit ans

Somnambule ben raide

La voix rassurante

de ma mère dans le noir

J’ai vite compris

que les femmes

n’ont pas peur du noir

Je me rappelle Rolande

ma prof de troisième année

du primaire qui avait annoncé

devant toute la classe

que je coulais

ma troisième année

Le lendemain matin

ma mère était entrée

dans la classe de Rolande

pour lui arracher les yeux

J’ai passé le reste de l’été

à manger des popsicles

dans la piscine hors terre

Je me rappelle Denise

qui me tirait aux cartes

et qui devinait

tout ce qui allait m’arriver

c’était la sorcière

des Galeries d’Anjou

Je me rappelle Madeleine

et les escargots à l’ail

et les deux boulots

Un travail à l’usine

Impérial Tobacco

et un autre job

à la cantine à hot-dog

Les piasses à amasser

pour deux fils

cinq petits-enfants

et un mari absent

Ma pusher des albums de Tintin

Je me rappelle Jeanne-Mance

qui avait le zona dans’ face

et qui bûchait elle-même

ses cordes de bois

et qui arrachait

l’écorce des bouleaux

pour ne pas qu’on manque d’argent

et qui pitchait de l’eau bénite

à tous vents le jour de Pâques

et toute la bouffe

et les conseils

et les becs

et les mains chaudes

Les femmes parlent dans le noir

et je ne me sens pas à la hauteur

Je ne me sens vraiment pas

à la hauteur

Je suis un koala

dans un gym

Un koala

avec un chapeau de paille

dans un gym

Jeudi matin je me dépêche

d’envoyer ce poème à Manon

Cinq minutes plus tard

Je lui réécris pour dire :

Salut Manon

J’ai oublié quelque chose

Penses-tu qu’il est trop tard

Pour ajouter à la fin du poème :

Je t’aime maman.