Douze mois de mots de femmes

Si chez Lux, Mark Fortier a passé «une année à lire Mathieu Bock-Côté», aux éditions Marchand de feuilles, Daniel Grenier a passé le même laps de temps à ne lire que des oeuvres écrites par des femmes.
Illustration: Mathilde Cinq-Mars Si chez Lux, Mark Fortier a passé «une année à lire Mathieu Bock-Côté», aux éditions Marchand de feuilles, Daniel Grenier a passé le même laps de temps à ne lire que des oeuvres écrites par des femmes.

« Dans un monde idéal, ce livre n’existerait pas », souligne Mélanie Vincelette. Sauf que le monde étant ce qu’il est, Les constellées sont nées.

Si chez Lux, Mark Fortier a passé « une année à lire Mathieu Bock-Côté », aux éditions Marchand de feuilles, Daniel Grenier a passé le même laps de temps à ne lire que des oeuvres écrites par des femmes. C’est à l’initiative de la directrice de la maison, Mélanie Vincelette, que l’auteur basé à Québec s’est lancé. « Je pensais qu’il hésiterait. Il a dit oui tout de suite. »

Au départ, l’éditrice qui a notamment mis sur nos tablettes La femme qui fuit, d’Anaïs Barbeau-Lavalette, pensait que son « cobaye » lui offrirait « une petite plaquette ». Il lui a plutôt remis une brique de plus de 600 pages divisée en mois, assortis d’un thème. Novembre, « le queer ». Octobre, « le corps ». Septembre, « les influences ».

L’auteur de Françoise en dernier en parle d’emblée : une influence majeure pour lui aura été Le bal des absentes. Le blogue et le recueil des professeures de littérature Amélie Paquet et Julie Boulanger lui ont notamment servi de modèle dans « la façon de présenter leurs lectures qui ne sont ni des résumés ni des appréciations en tant que tels, mais bien des mises en contexte ».

Si on met ce projet en contexte, soulignons que c’est après être tombée sur un papier du Financial Times intitulé « What I learnt from a year of reading only books by women » que Mélanie Vincelette a eu l’étincelle d’idée.

Pourquoi a-t-elle confié la mission à Daniel Grenier, précisément ? « Il est un excellent lecteur. Il a la générosité nécessaire pour mettre en lumière le travail des autres. » Ah, et autre chose : « Je l’ai choisi aussi car il représente la figure “d’homme blanc privilégié”. »

« Je me sens parfaitement à l’aise dans cette vie ordinaire de père et d’amoureux, ultra normative », écrit d’ailleurs Daniel Grenier dans « Janvier », son premier chapitre, consacré « aux oubliées et aux empêchées ».

Son confort sera par moments ébranlé par les autrices des fictions et des essais dévorés au fil du « défi ». « Dans certains livres, je me sentais accepté à l’intérieur des pages, mais pas nécessairement le bienvenu. » Car elles sont fragiles, les questions abordées par l’auteur dont le premier roman s’intitulait — ça fait sourire — L’année la plus longue. Lui-même sentait-il qu’il était parfois en terrain délicat ? « J’ai marché sur des oeufs pendant 600 pages, confie-t-il. Et il y a des endroits où la coquille est encore plus mince. » Exemple : les passages sur la grossophobie, ceux sur les essais féministes et intersectionnels. « Il y a ces moments où les écueils que j’essayais d’éviter se multipliaient. J’essayais d’être le plus ouvert et respectueux possible, sans toutefois m’empêcher de prendre la parole. C’est la limite que je me suis fixée : si j’arrêtais de parler, le projet s’effondrait. »

À la source dudit projet, il y avait pourtant une certaine rage. Celle de l’éditrice qui publie pourtant de nombreuses voix de femmes. Certaines apparaissent dans Les constellées : Suzanne Myre, Terese Marie Mailhot… « Quand j’ai eu l’idée, j’étais en colère. En colère contre moi-même, précise Mélanie Vincelette. Ça fait vingt ans que je travaille en édition et je me suis rendu compte que, dans ma bibliothèque personnelle, j’avais seulement 10 % de livres écrits par des femmes. Je me suis demandé : est-ce de ma faute ? »

Les questions ont également afflué dans l’esprit de Daniel Grenier. Par exemple : pourquoi ne lui avait-on pas parlé de ces écrivaines lors de ses études littéraires à l’UQAM ? Ou encore : « Comment se fait-il qu’à presque 40 ans, je n’ai pas encore lu un seul livre de Colette ? » Une constatation qui l’a mené à tomber dans le vortex de l’écrivaine qu’il qualifie non pas d’oubliée mais d’occultée. « Tout le monde connaît son nom, mais personne ne la lit, avance-t-il. Pourtant, c’est une oeuvre monumentale. »

« Chantier »

Loin de l’affrontement, l’écrivain a misé sur l’écoute. Sur les discussions. Avec son amie Mylène, dont il recopie les propos au sujet de Cristallisation secrète, de Yôko Ogawa. Avec la critique et autrice Catherine Voyer-Léger, dont il a lu Prendre corps. Et qui lui fait des notes, dans la marge d’un chapitre de son manuscrit.

Ce « chantier », comme il l’appelle, l’aura habité — et continue de le faire. « J’aurais pu varier les lectures encore plus, avoir une variété de points de vue pour mettre les discours en contradiction. Mais l’idée, c’était de rendre hommage. De rapetisser l’ego. »

Mot important ici. En effet, il l’écrit : « Ce projet ne m’aura pas fait grandir, il m’aura permis de rapetisser. »

Était-ce l’effet que Mélanie Vincelette cherchait ? « C’est ce que j’espérais ! lance-t-elle. C’est Nancy Huston qui dit que nous, les femmes, nous lisons toujours contre nous-mêmes. Nous lisons John Updike, Michel Houellebecq, Bret Easton Ellis. Et je voulais que Daniel ressente l’inverse de ça. Il a osé nommer les préjugés qu’il avait eus à une certaine époque. » Par exemple ? « J’ai senti que, pour lui, les écrits plus confessionnels ou d’“autofiction” étaient autrefois relégués à la littérature des femmes et ne faisaient pas nécessairement partie de son canon littéraire personnel. »

S’imprégner de ces écrits de femmes aura visiblement eu un effet sur l’homme comme sur l’écrivain. Il confie dans Les constellées : « Je veux écrire comme Annie Ernaux. » « Je veux écrire comme Mary Karr. » « Je veux écrire comme Virginia Woolf. » « Je veux écrire comme Delphine de Vigan. »

En attendant, il a écrit sur leurs oeuvres, et sur celles de toutes celles que l’on enseigne encore, croit-il, trop peu. « Et pas juste par des profs gars, on s’entend. C’est généralisé dans l’enseignement collégial et universitaire. Trop souvent, on sort l’argument de la pure excellence. »

Comme s’il voyait venir la critique, il rappelle dans ces pages : « L’idée n’est pas de retirer quoi que ce soit à quiconque. Je veux dire, je n’enlève rien à Herman Melville ou à Victor Hugo, à Fiodor Dostoïevski ou à Philip Roth. »

Reste que Daniel Grenier ne parle pas que des autres. Il critique aussi sa nouvelle à lui, Tout en douceur. Publiée dans son recueil Malgré tout on rit à Saint-Henri, elle met en scène un homme qui assassine son amoureuse. En réévaluant son texte après avoir lu l’essai Écrire dans la maison du père, de Patricia Smart, il remarque l’aspect possiblement violent, misogyne de ses mots d’alors. Alors, qui Mélanie Vincelette aimerait-elle voir lire cet imposant ouvrage ? « Tout le monde ! Ce n’est pas une histoire de la littérature féminine du tout, c’est un kaléidoscope d’impressions de sa part. Moi, la question que je me pose, c’est : qu’est-ce qu’il est en train de lire en ce moment ? »

Extrait de «Les constellées»

Ce n’est pas « prudent » que j’essaie d’être, ici, mais respectueux. J’essaie de ne pas empiéter sur l’expérience d’autrui, tout en me donnant le droit de chercher à en pénétrer les secrets, les arcanes, grâce à la littérature et à ce qu’elle a à dire sur le sujet du corps des femmes, de la féminité qui déborde ou qui disparaît, du corps qui s’assume ou qui se nie, qui s’affirme en tout ou en partie, du corps qu’on dévore des yeux et qu’on dissèque. Je ne suis pas spécialiste des troubles alimentaires ni du trauma, mais je sais que l’écoute est ce qui doit être privilégié aujourd’hui. Du moins, c’est ce que je comprends au fil de mes lectures.

Les constellées

Daniel Grenier, Marchand de feuilles, Montréal, 2020, 616 pages. En librairie le 10 mars.

4 commentaires
  • François Poitras - Abonné 2 mars 2020 09 h 45

    Si le bouquin de Daniel Grenier semble intéressant, la référence à "Mélancolies identitaires" de Mark Fortier est rédhibitoire. Le bouquin de Fortier n'est qu'une pâle imitation de la structure narrative de "White" de Bret Easton Ellis. L’essence du roman autobiographique de l'écrivain américain réside dans un constat de la perte de la liberté d'être, plus particulièrement de la perte du respect de cette liberté chez l’autre. Bloquant ainsi toute possibilité de débats. Alors que le blocage est l’essence de la bluette autobiographique de Marc Fortier qui ne parvient en aucune façon à dépasser ses aprioris idéologiques, et de cette inanité à poser une critique sérieuse de la pensée de MBC. En espérant que le bouquin de Grenier échappe à l’apologie de la fermeture à l’autre, une tendance malheureusemnt récurrente chez certains textes féministes.

  • Lucien Cimon - Abonné 2 mars 2020 15 h 59

    La présentation que vous en faites est un bel incitatif à examiner cet ouvrage avec ouverture et curiosité.
    Merci de me le faire connaître.

  • Johanne Heppell - Abonnée 2 mars 2020 16 h 10

    Un ouvrage à lire

    J'ai apprécié la lecture du livre de M. Fortier, à qui il faut d'abord reconnaître l'immense mérite d'avoir lu durant toute une année la prose indigeste de M. Bock-Côté.

    Ceci me semble toutefois encore plus intéressant et important comme initiative, car l'absence des femmes du cénacle de la notoriété littéraire est une autre conséquence de leur silenciation dans un monde patriarcal. Et qu'on ait confié cette entreprise à un homme pique grandement ma curiosité.

  • François Poitras - Abonné 2 mars 2020 23 h 46

    Je redis autrement ce que j'ai écrit. S'il ya une évidence dans le bouquin de Fortier, c'est sa totale incompétence à critiquer la pensée de MBC. Pour le reste, cette affabulation d'avoir lu pendant une année l'auteur de "L'empire du politiquement correct" n'est qu'un pitoyable plagiat de l'utilisation d'Ellis de l'entrée au pouvoir de Donald Trump.