«L’épidémie de VHS»: tourner son propre film

Alexandra Tremblay raconte l’histoire d’une jeune femme qui choisit de cesser d’être une muse et de tourner son propre film.
Photo: Laurence Philomène Alexandra Tremblay raconte l’histoire d’une jeune femme qui choisit de cesser d’être une muse et de tourner son propre film.

Häxan n’est pas une adolescente comme les autres, mais pas non plus une adolescente comme on n’en a jamais croisé en littérature. À Colombier, village de plus ou moins 750 habitants de la Haute-Côte-Nord, la jeune femme s’ennuie. Elle languit de partir à Montréal, ou vers un passé qu’elle mythifie (si seulement il était possible de voyager dans le temps), imprégnée qu’elle est par cette grisante nostalgie, très Lana Del Rey, pour des époques qu’elle n’a pas connues. Il n’y a que son adorable frère Cyrille pour lui permettre d’oublier que sa vie en région est autre chose qu’un long séjour dans les limbes de l’attente.

Puis surgit comme un Survenant grunge Léo-Lune avec« son grand dos masculin recouvert de plusieurs couches de chemises de flanelle en guise de manteau, ses cheveux longs sous sa tuque noire. L’iconique étiquette jaune de Dr. Martens derrière ses bottes. On aurait dit une sorte de figure christique shoegaze. » Il a une dizaine d’années de plus qu’elle, une caméra VHS presque vissée à la main et une vision plutôt mal informée des comportements à adopter afin que Häxan et lui deviennent rien de moins que les « Denis Vanier et Josée Yvon de la Côte-Nord ».

Avec L’épidémie de VHS, Alexandra Tremblay, elle aussi originaire de Colombier sur la Côte-Nord, signe ainsi le récit de la rencontre entre une jeune femme et le monde, mais surtout le récit d’une inévitable émancipation, à mesure que se dévoileront la veulerie et l’inconsistance de Léo-Lune. Émancipation aussi des horizons bouchés d’une région où, pour une artiste en devenir, les occasions de découvrir qui l’on est vraiment se heurtent à un éventail de possibilités limité. « Je rêvais à des amitiés inspirantes avec des cool kids citadins, à de la MDMA mythique et à des partys de cour arrière. De changer d’air. »

Dans une langue oscillant entre la candeur et une forme de gravité ostentatoire typique de l’âge de sa narratrice, ce premier roman se tient ainsi au plus près des émotions de l’adolescence, bien qu’en esquissant en filigrane une critique des rapports de force qui infléchissent la relation entre un jeune homme et une femme plus jeune à qui il pense pouvoir apprendre ce qu’est la vie.

Au symbolisme appuyé de certains de ses leitmotive, Alexandra Tremblay offre le contrepoint d’un sens de la phrase dont l’humour éclaire soudainement tout : « Le self-care prend toutes sortes de formes. À ce moment-là, pour moi, c’était de tirer du 12. » S’il existait en édition québécoise une catégorie analogue à la young adult fiction anglo-saxonne, ce livre parfois maladroit, mais animé par une prenante urgence, pourrait s’y retrouver.

C’est donc l’histoire d’une jeune femme qui choisit de cesser d’être une muse, et de tourner son propre film, que raconte Alexandra Tremblay, tout en proposant un hommage oblique à sa région natale mis en lumière par un épilogue montréalais durant lequel sa narratrice découvre une ville différente de celle qui occupait son imaginaire. Il est toujours plus sage de faire la paix avec les fantômes de ses origines que de tenter d’effacer la cassette.

 

L’épidémie de VHS

★★★

Alexandra Tremblay, Del Busso, Montréal, 2020, 112 pages