«Au pays des vrais hommes»: à jamais exilés

Scène de l'album «Au pays des vrais hommes»
Photo: Ici même Scène de l'album «Au pays des vrais hommes»

Paru en Italie en 2008, puis l’année suivante en France, chez Dargaud, sous le titre En Italie, il n’y a que des vrais hommes, l’album de Luca de Santis (texte) et de Sara Colaone (illustrations) est réédité cet hiver chez Ici Même, jeune maison nantaise. Cette fois intitulée Au pays des vrais hommes, la bande dessinée se penche sur la déportation et le confinement d’homosexuels italiens au cours de la période fasciste.

Au cœur du récit se trouve Angelicola Antonio, dit Ninella, un homme de 75 ans interrogé en 1987 par Rocco et Nico, réalisateur et opérateur, qui veulent tourner un documentaire sur le confino des homosexuels.

Dans leur périple en voiture, en route vers le passé, des interruptions surviennent, des fragments d’histoire remontent à la surface, des retours en arrière qui constituent l’essentiel d’un livre magnifiquement illustré, tout en noir, blanc et ocre.

Ce que je suis

On rencontre le jeune homme à Salerne, en 1938, dans l’atelier de couture de sa mère. Malgré les mises en garde de son frère, qui craint une rafle de l’OVRA, la police politique, Antonio ne peut s’empêcher de fréquenter le bois la nuit, ou encore le dancing sur la petite place. « Je ne peux quand même pas cesser d’être ce que je suis par peur de ces gens-là ! »

Accusé de « pédérastie », le jeune homme sera assigné à résidence surveillée dans l’île de San Domino, dans l’archipel de Tremiti, là où plus de 300 homosexuels dits « femminielli » ont été internés entre 1938 et 1943.

Cette pratique, départementale, n’était pas cautionnée par une loi nationale. « Nous n’avons pas besoin de cette loi, déclara Mussolini. L’Italie est le pays des vrais hommes ! »

Peu à peu, après avoir opposé une résistance certaine, le vieux tailleur accepte de raconter cette période douloureuse de sa vie, cet exil perpétuel qu’évoque aussi le cinéaste Ettore Scola dans Une journée particulière et l’écrivain Giorgio Bassani dans Les lunettes d’or.

« Autrefois je ne savais pas combien de noirceur pouvait me remplir le cœur », dit Antonio. Dans cette communauté insulaire peuplée d’« invertis » souvent hauts en couleur, l’homme connaîtra le pire et le meilleur : l’humiliation et la solidarité, le désespoir et la fraternité, la vengeance et peut-être même l’amour.

« C’est quoi la différence entre tout ça et la mort ? » demande Mimi, le plus jeune du groupe. Puis, il ajoute : « Ma vie est loin d’ici et mon avenir n’a jamais été aussi lointain. »

On trouve en annexe l’éclairant témoignage d’un homosexuel assigné à résidence et un bref essai des historiens Tommaso Giartosio et Gianfranco Goretti. « Les homosexuels des années 1930 vivaient sans aucun doute dans un contexte plus homophobe que le nôtre, écrivent-ils. Mais ils avaient souvent un sentiment de leur identité plus défini et irrévérencieux — une identité, entre autres, bien différente de celle des gais actuels. »

Après avoir raconté en mots et en dessins l’extraordinaire rayonnement que leur livre a obtenu au cours de la dernière décennie, Sara Colaone et Luca de Santis concluent : « Primo Levi disait que la seule libération pour un survivant est de devenir témoin. Les exilés de San Domino n’ont jamais réussi à le faire. C’est désormais à nous tous que cela revient. »

 

Au pays des vrais hommes

★★★ 1/2

Sara Colaone et Luca de Santis, traduit de l’italien par L. Lombard, Ici Même, Hors collection, Nantes, 2020, 176 pages