«Le secret Hemingway»: révélations posthumes

L‘opus de la romancière française Brigitte Kernel met en scène le clan Hemingway, plus précisément le destin hors du commun de Gregory, le plus jeune fils de l’écrivain.
Photo: Claude Gassian Flammarion L‘opus de la romancière française Brigitte Kernel met en scène le clan Hemingway, plus précisément le destin hors du commun de Gregory, le plus jeune fils de l’écrivain.

Dans les récents livres de Brigitte Kernel, il n’est pas rare de croiser de grandes figures littéraires, comme Agatha Christie, Françoise Sagan, Tennessee Williams ou Carson McCullers. Pas étonnant alors que le nouvel opus de la romancière française mette en scène le clan Hemingway, plus précisément le destin hors du commun de Gregory, le troisième et plus jeune fils de l’écrivain.

Né en 1931, médecin, marié quatre fois, père de huit enfants, Gregory est mort en 2001 dans un centre de détention pour femmes, en tant que Gloria. « Je suis une femme. Je suis simplement née dans un corps d’homme. Je pense que dans le ventre de ma mère, j’étais une fille. »

 

Deux ans après avoir bénéficié d’une chirurgie de réattribution sexuelle, Gloria se remarie avec Ida, son ex-femme. « Que la personne qui a divorcé de vous vous dise à nouveau “oui” pour la vie est une chose rare et belle. Exceptionnelle. Magique. Surtout quand elle est tombée amoureuse de vous homme, puis de vous, femme. »

Malgré de fortes assises biographiques, l’ouvrage est franchement romanesque, au sens où il permet surtout à Brigitte Kernel de donner une voix à son héroïne, de lui en prêter une. Depuis sa cellule où elle attend un jugement pour attentat à la pudeur, Gloria, nettement en avance sur son temps, raconte son histoire, revisite son passé, à commencer par « les précipices de l’enfance », offre sa version des faits en une soixantaine de courts chapitres. « Les auteurs sont de telles éponges, des mousses imbibées de détails appartenant à la vraie vie. Ces reliefs, ces rondeurs et ces senteurs qui font l’existence. Ils sculptent leur œuvre, refondent la réalité et la dépassent parfois, avides de trouvailles. »

Dans les pages de cette sorte de testament littéraire, il est beaucoup question du père, à qui la fille a véritablement consacré un livre, en 1976 : Papa : A Personal Memoir (Paragon House Publishers, 1988). Ernest et Gloria ont en commun l’alcool, « la mélancolie, le doute, la fatigue de l’existence », un terrible lot de reproches, d’accusations et de regrets, un insondable mal de vivre, mais aussi, et peut-être même surtout, l’écriture.

Quant à la mère, Pauline, sa relation avec la narratrice n’est pas plus simple. « Ils ont dit que j’avais tué ma mère. Puis ils ont dit que j’avais tué mon père. Enfin, ils ont dit que chez nous, les Hemingway, de génération en génération, tout le monde se tuait. »

Chose certaine, le couple avait beaucoup tenu à avoir une fille. « S’ils ne m’avaient pas habillée en fille au départ, si papa et maman ne m’avaient pas appelée Gigi, aurais-je en moi cette certitude que je suis née femme ? Je ne les accuse pas, je n’ai aucune réponse. »

Dans les portions qui sont probablement les plus fictionnelles du livre, on rencontre Lolita, la grande amie, la complice des nuits folles, celle qui incitera Gloria à être pleinement elle. « Il faut que tu arrives à regarder l’homme que tu es encore pour préparer la femme à éclore pour de bon. » Il y a aussi Douglas, le monstrueux violeur, Henry, l’universitaire bienveillant, et Emy, la tendre gardienne de prison, sans oublier Ava Gardner et Marlene Dietrich, qui font des apparitions mémorables.

Si elles sont alourdies ici et là par quelques redondances, les confessions de Gloria nous parviennent dans une langue sobre, un style évocateur, truffé de dialogues sentis, de constats éclairants et de questions toujours pertinentes.

 

Le secret Hemingway

★★★ 1/2

Brigitte Kernel, Flammarion, Paris, 2020, 320 pages