Daniel Pennac, cousin turbulent de Fellini

Daniel Pennac a l’assurance tranquille et le sourire bienveillant du vieux maître, un peu sage, mais aussi un peu rebelle, qui se plaît à transmettre les grandes vérités du monde et le vertigineux plaisir de l’imaginaire.
Joël Saget Agence France-Presse Daniel Pennac a l’assurance tranquille et le sourire bienveillant du vieux maître, un peu sage, mais aussi un peu rebelle, qui se plaît à transmettre les grandes vérités du monde et le vertigineux plaisir de l’imaginaire.

Il y a bien longtemps que l’écrivain Daniel Pennac n’a pas enseigné. Quand on a consacré, comme lui, près de 30 ans de sa vie à former des élèves en difficulté, les réflexes de prof rejaillissent toutefois au détour de toutes les phrases. Il a l’assurance tranquille et le sourire bienveillant du vieux maître, un peu sage, mais aussi un peu rebelle, qui se plaît à transmettre les grandes vérités du monde et le vertigineux plaisir de l’imaginaire.

« Nous ne sommes pas propriétaires de notre culture et de notre imaginaire ; par nature, ils doivent être transmis à tous », dit-il sur ce ton ferme et vaguement amusé, au moment de notre rencontre à Bruxelles pour discuter de son nouveau roman, La loi du rêveur. Roman qui, en enfilant rêves, souvenirs, références cinématographiques et dialogues du présent, fait tout à fait honneur à cette vision.

 

L’auteur de la saga Malaussène, cycle romanesque incluant Au bonheur des ogres (Gallimard, 1985), et de Chagrin d’école (Gallimard, 2007) s’est libéré de toutes contraintes narratives dans ce drôle de roman à la structure dépareillée, qui commence par une lumière s’écoulant en liquide doré dans un village d’antan, puis atterrit dans une étonnante cité sous-marine et se termine sur la scène d’un théâtre italien où le public et les acteurs s’amalgament dans le tumulte d’une fanfare improvisée.

Geyser de récits

Quelque part au milieu de tout ça, des amis d’enfance, bien réalistes ceux-là, dialoguent en voiture ou partagent des moments en famille. « Le rêve est pour moi un incroyable geyser de récits, dit-il, et j’ai voulu faire transiter mes rêves par le réel et brouiller les frontières. »

Un peu comme le faisait Fellini, figure tutélaire qui parcourt ce roman de bout en bout et que Pennac a imitée toute sa vie en consignant religieusement le contenu de ses rêves au petit matin.

« Je considère Fellini comme un cousin ou comme un oncle. J’avais 20 ans quand il en avait 44 et qu’il tournait 8 1/2. Je me suis tout de suite senti en adéquation profonde avec lui. En voyant ses films, j’avais l’impression d’entrer dans ma propre tête. Je ressentais avec lui une étrange consanguinité d’imaginaire. Ses trucs les plus dingues ne me surprenaient pas. Ils m’étaient familiers. »

Logique du rêve

Pour Pennac, pas question d’interpréter ses rêves à la lueur de la psychanalyse ou de survaloriser le sens des symboles qui peuplent ses nuits. L’imaginaire est une chose belle, mais toute simple, à ses dires. Il faut le laisser foisonner en toute liberté.

Imaginer un monde sous-marin grouillant où repose un village préservé du passage du temps ? Facile. « Il suffit de mettre sa tête sous l’eau du robinet le matin pour accéder très concrètement aux sensations sous-marines, professe-t-il. Rêver à partir d’une sensation, c’est à la portée de tout le monde. Sentir l’eau envelopper son corps dans la piscine, c’est suffisant pour imaginer être libéré de l’apesanteur en plongée sous-marine, ou pour imaginer le contraste entre l’immobilité d’une ville sous-marine et le mouvement qui l’enrobe. »

Il faut toutefois en chérir le souvenir et y revenir de temps à autre, pense l’écrivain, dont les carnets de rêves ont été maintes fois relus et étudiés chaque fois par un nouveau regard.

« Ce qui se passe pendant mon sommeil m’intéresse hautement. Pourquoi est-on si peu soucieux de cette vie mentale nocturne qui constitue tout de même le tiers de notre existence ? Je ne veux pas m’amputer des joies de ce monde onirique qui fonctionne avec sa propre logique, générant des sensations et des images mentales au lieu de générer seulement du langage et de l’expression. »

Ballet des âges

D’un chapitre à l’autre, puisant tantôt dans les récits de sa propre enfance, tantôt dans ceux de petits-enfants aux personnalités rieuses, puis évoquant les joies subtiles du vieillissement, Daniel Pennac érige aussi un roman philosophique sur les âges de la vie.

« Les émotions du passage de l’enfance à l’adolescence nous habitent toute notre vie, croit-il. On a beau se projeter dans un destin très adulte et très mature, on peut être envahis à tout moment par un resurgissement de l’enfance. L’enfance, c’est la pulsion, la vivacité, la vitalité. C’est aussi le refus de la réflexion au profit de la jouissance de l’instant. Personne n’échappe à cette enfance-là, qui nous rattrape tout le temps. »

N’allons pas croire que Pennac pourchasse inlassablement son enfance perdue. À 75 ans, l’écrivain semble vieillir en toute harmonie avec lui-même et avec le monde qui change. « Certes, la perspective d’avoir moins de temps devant soi n’est pas agréable », concède-t-il.

Mais il enchaîne en évoquant le bonheur « d’éprouver de la curiosité pour tous ceux qui sont nés après soi » ou pour « les choses non explorées pendant les 75 premières années de vie ».

Mieux vaut vieillir entouré d’amis, comme c’est le cas du narrateur de La loi du rêveur et comme c’est visiblement le cas de l’écrivain. « Une amitié qui dure, c’est magnifique. De nombreux amis m’ont été indispensables pendant ma vie entière, même sans les voir très souvent. Le mesurer aujourd’hui me fait réaliser la grande beauté de l’amitié. »

  

La loi du rêveur 

Daniel Pennac, Gallimard, Paris, 2020, 176 pages