«Basse naissance»: course à obstacles

L’autobiographie de Kerry Hudson est notamment un portrait du quart-monde dans sa noirceur la plus éclatante.
Mark Vessey L’autobiographie de Kerry Hudson est notamment un portrait du quart-monde dans sa noirceur la plus éclatante.

Jusqu’à l’âge de 18 ans, la vie de Kerry Hudson ressemble à un parcours du combattant. Née en 1980 à Aberdeen, en Écosse, elle a été élevée seule par une mère isolée et sans emploi qui aimait trop l’alcool. Son père biologique, un Américain, s’était pour sa part vite transformé en fantôme aux apparitions intermittentes, avant de basculer dans la schizophrénie et la dépendance aux opiacés.

Le récit qu’elle détaille dans Basse naissance fait à lui seul frémir : deux séjours en famille d’accueil, neuf écoles primaires, une enquête de la Protection de l’enfance pour abus sexuel, cinq écoles secondaires, deux agressions sexuelles, un viol, deux avortements.

Déménagements à la cloche de bois, alcoolisme d’une mère psychologiquement instable et immature — qui la considérait plus comme une amie que comme une enfant à protéger —, disputes incessantes, malbouffe, intimidation vécue à l’école en raison de sa pauvreté. De pensions minables en appartements subventionnés, d’une région du pays à l’autre, l’autobiographie de Kerry Hudson est aussi un portrait du quart-monde dans sa noirceur la plus éclatante.

Même si les cicatrices ne s’effacent jamais, cette époque plus que précaire est pour elle une réalité qui appartient au passé. « Si on commençait par dire que ça s’est bien terminé ? Je m’en suis sortie », raconte-t-elle. L’écrivaine, qui vit depuis quelques années à Berlin, a reçu en 2015 pour La couleur de l’eau (Philippe Rey), son deuxième roman, le prestigieux prix Femina étranger en France. Une histoire d’amour entre un jeune Anglais des banlieues pauvres, vigile dans un grand magasin de Londres, et une immigrée clandestine russe.

Mais pour exorciser son passé, tout en se demandant quelle proportion de celui-ci fait encore partie de ce qu’elle est aujourd’hui, l’écrivaine a entrepris en 2017 une série de voyages dans le temps et à travers son pays. Une trajectoire tout en pointillé le long de « la route erratique et nomade de son enfance ». Une sorte d’enquête et une façon aussi pour elle de prendre la mesure des petits miracles dont elle est encore aujourd’hui la somme.

Au risque de réveiller le monstre. Ainsi, en consultant le dossier en partie censuré des services sociaux britanniques, Kerry Hudson a découvert que la réalité était pire que dans ses souvenirs.

Victime de la maladie mentale ou de la stupidité des adultes qui devaient prendre soin d’elle, bien plus que de la condition des classes dites prolétaires, adolescente sans foi ni loi qui avait un grand vide là où aurait dû se trouver son amour-propre, Kerry Hudson a été sauvée par son désir d’apprendre. Malgré la pauvreté qui lui collait à la peau, c’est ce qui lui a fait garder la tête hors de l’eau et l’a empêchée de se noyer.

Entre l’histoire d’horreur et le parcours à obstacles, l’émotion crue et la froideur clinique des faits, Basse naissance porte à bout de bras un message d’espoir. Et quelle différence avec ceux et celles qui ont vécu la même chose ? « J’ai vu quelque chose à l’horizon et je me suis mise à courir. J’ai couru et je ne me suis jamais retournée. »

 

Basse naissance

★★★ 1/2

Kerry Hudson, traduit de l’anglais par Florence Lévy-Paoloni, Philippe Rey, Paris, 2020, 288 pages