«Celle qui pleurait sous l’eau»: sortir la tête de l’eau

Niko Tackian sait raconter des histoires. Mais la double enquête qu’il nous offre est menée sur les chapeaux de roues.
Stéphane Bouquet Niko Tackian sait raconter des histoires. Mais la double enquête qu’il nous offre est menée sur les chapeaux de roues.

Il est fascinant de voir à quel point un auteur peut passer d’un univers et, souvent même, d’un style à un autre en abordant un nouveau livre. L’an dernier, par exemple, Niko Tackian proposait à pareille date une histoire convaincante (Avalanche Hôtel, Calmann Lévy) fondée sur un réalisme onirique mettant en relief une écriture exceptionnelle qui laissait entrevoir le meilleur. Et puis voilà que, dans son nouvel opus, le lecteur se voit brutalement convoqué à une enquête presque banale sur un presque suicide dans une piscine publique. Ici, le réalisme onirique laisse toute la place à l’empire des faits et des preuves manquantes ne permettant pas d’inculper un salaud de la pire espèce.

Il ne faut pas se méprendre : Niko Tackian sait raconter des histoires. Et au-delà du fort beau titre de son nouveau livre, la double enquête — c’est devenu la règle minimale dans le secteur — qu’il nous offre est menée sur les chapeaux de roues. Elle met en scène l’équipe du commandant Tomar Khan de la brigade criminelle ; après Toxique et Fantazmë, c’est la troisième aventure du groupe désormais installé dans de nouveaux locaux près du périphérique parisien.

Tout commence avec la découverte du corps d’une jeune femme aux poignets tranchés dans une piscine près des Buttes-Chaumont. On conclut rapidement au suicide, mais l’assistante de Khan, Rhonda, soupçonne quelque chose sous ces apparences trop évidentes. C’est elle qui se chargera de l’affaire parce que Tomar est préoccupé par l’assassinat brutal du policier qui enquêtait sur lui et ses méthodes peu traditionnelles. Comme Tomar est soumis à des « absences » depuis une précédente affaire, il ne peut affirmer qu’il n’est pas coupable. Il cherchera donc l’aide d’un vieux complice pour faire la lumière sur la mort du policier…

Enfoui au long de ce roman inégal se cache un thème peu souvent abordé : celui du « suicide forcé ». En fouillant la vie de la noyée, Rhonda découvrira un sinistre personnage dont elle s’était éprise ; sous ses airs respectables, c’est lui qui est responsable du suicide de la jeune femme et probablement de plusieurs autres. Mais de là à le prouver… Heureusement que Tomar, une fois libéré de ses doutes, viendra lui donner un coup de main pour tenter de conclure l’affaire.

Tout au long du récit, l’écriture de Tackian est vive, fébrile presque ; ses personnages sont aussi fort bien dessinés, parfois d’un seul trait qui fait mouche. Mais les mailles du récit sont tellement larges à force de vouloir se montrer multiples qu’il en laisse parfois échapper quelques-unes en insistant trop sur certaines. Et puis ce découpage effréné de l’intrigue agace à la longue ; il y a d’autres façons de rythmer un récit que de le couper en morceaux et de les recoller ensuite dans le désordre. Niko Tackian a trop de moyens et surtout trop de talent pour utiliser des procédés aussi superficiels.

 

Extrait de «Celle qui pleurait sous l’eau»

Il avait attendu qu’elle soit bien accro pour prendre ses distances et commencer le travail de sape qui, petit à petit, lui avait fait perdre toute confiance en elle. Il n’avait pas de souvenirs ultra-précis des détails de leur relation, il préférait les oublier pour laisser place nette. Mais il se rappelait tout de même la fin de l’histoire, quand elle lui avait annoncé sa grossesse et qu’il l’avait forcée à avorter malgré ses réticences. Il se le rappelait, car c’était déjà arrivé avec sa femme — ce vieux crocodile —, sauf qu’elle avait plus de quarante ans et que c’était son ultime chance d’avoir un enfant. Toutes les deux avaient terminé de la même manière, au fond du trou, comme si ce sacrifice avait aspiré leurs dernières forces. Il fallait qu’il s’en souvienne à l’avenir pour éviter ce genre de bordel. Il fallait qu’il se calme et qu’il arrête de les engrosser. En même temps, ça faisait partie du « jeu ». C’était amusant de les voir se débattre avec leurs angoisses de femmes, de les voir faire des plans sur la comète d’un ventre qui s’arrondit, d’une chambre à préparer, d’un avenir à envisager. Château de cartes bien fragile sur lequel il soufflait le chaud et le froid pour finalement renverser la table et ruiner tous leurs espoirs. Pourquoi détestait-il autant les femmes ? Ça avait rapport avec sa mère, lui avait dit une de ses patientes de Perpignan. Peut-être ? Sans doute ? André s’en foutait.

Celle qui pleurait sous l’eau

★★ 1/2

Niko Tackian, Calmann Lévy « Noir », Paris, 2020, 252 pages