«À croire que j’aime les failles»: Sylvie Bérard dans le brouillard

Sylvie Bérard signe un recueil déchiré entre un désir de beauté clairvoyante et une obscurité poétique.
Photo: Michael Hurcomb Sylvie Bérard signe un recueil déchiré entre un désir de beauté clairvoyante et une obscurité poétique.

Dans sa postface épistolaire, Sylvie Bérard écrit : « J’ai besoin de cette poésie de la difficulté où mes pronoms te confondent, où mon sujet se fait verbe, où il faut chercher à quoi ça rime. » Justement, on n’a pas toujours le goût de se creuser la tête pour savoir où ces textes mènent. Que l’autrice parle de la culture queer, soit, mais qu’elle entre parfois dans un magma automatiste pour marquer le coup rend son propos peu éclairant et bien peu original.

Récompensée, à juste titre, par le prix Trillium pour son précédent recueil Oubliez (Prise de parole, 2017), Sylvie Bérard y trouvait un ton plus juste, affrontant rupture et délitement. Elle avait alors recours à des images d’une grande force : « Le soleil […] / En faisant semblant de se lever // Toujours il manquait / Et vous avez arraché les aiguilles rares / Les avez enfoncées dans les bouches ouvertes / avides // Qui les ont mangées goulues. » Terrible référence à la souffrance.

Mais dans À croire que j’aime les failles, le mal-être est noyé sous ses « éclats en kit », dépendant peut-être « des récréations chapeau de paille / à l’abri des rages de dents ». Mais ce n’est pas toujours aussi biscornu. La seconde partie du recueil, intitulée « Du sable dans la tête », écrite en prose, reste plus accessible, bien que la métaphore filée de l’eau en réduise la portée. La poète nous propose d’entendre « les corolles des lys [qui] sont parfois des bourdons qui butinent dans les clochers ». Ou encore, avec des accents à la Francis Ponge, on y trouve du « Bois flottant rejeté par la grande marée, amarré à la plage par sa petite pesanteur ».

Cette poésie pose aussi frontalement la question de sa propre nécessité, comme lorsque la poète se demande si « […] on peut saler les langues / Les langer au talc / Comme si on pouvait les classer / Par ordre de grandeur / Comme si de l’autre côté / Les dents les mordaient ».

Or, d’entrée de jeu, la poète brouille les pistes : « D’eux que la malice / Honteuse qu’on range au frais / Rendue coupable / De me divertir des glaces. » Soit ! Mais encore… n’y aurait-il pas lieu de se demander quel intérêt il y a à fermer ainsi à clé l’introduction même de son œuvre ? Faisant référence au livre The Queer of Failure, de Jack Halberstam, le texte demande : « Pourquoi ne pas accepter la faillibilité des choses, accueillir à bras ouverts l’absurdité et la patauderie incurables ? » Mieux aurait valu se demander pourquoi l’accepter.

Je résiste à adhérer à ce recueil quand l’autrice affirme : « Mes mots paressent désœuvrés / Fiers et fériés. » Voilà donc un recueil déchiré entre un désir de beauté clairvoyante et une obscurité poétique qui confine parfois au rebut entassé dans « Des cartons détrempés / Buvards tachés / Recyclés en due forme / À l’entraide du coin ».

 

À croire que j’aime les failles

★★ 1/2

Sylvie Bérard, Éditions Prise de parole, Sudbury, 2020, 119 pages