Liane Moriarty et les petits secrets et grands mensonges de l’industrie du bien-être

Dans ce huitième roman, l’autrice s’amuse de l’obsession du lâcher-prise et de la quête obsessionnelle de la sérénité.
Photo: Albin Michel Dans ce huitième roman, l’autrice s’amuse de l’obsession du lâcher-prise et de la quête obsessionnelle de la sérénité.

Neuf parfaits étrangers souhaitent repartir, à neuf toujours, en se rendant dans un centre de bien-être. Dans le formulaire qui leur a été envoyé, ils ont été invités à cocher les raisons de leur présence. Soulagement du stress, thérapie de couple, enrichissement spirituel, remise en forme, relaxation. À coups de séances de méditation au clair de lune et de « namasté » mal utilisés, ils seront guidés vers la lumière par une femme qualifiée de mi-gourou, mi-p.-d.g. Ils auront dix jours pour « se retrouver ».

Critique légère de ces stations thermales où le soi-soi-soi est le centre de l’univers, ce huitième roman de Liane Moriarty s’amuse de l’obsession du lâcher-prise et de la quête obsessionnelle de la sérénité.

L’écrivaine australienne elle-même a assurément ressenti l’appel du calme depuis que sa carrière a explosé avec l’adaptation télévisée de son livre paru en 2014, Big Little Lies. Cette brillante série de HBO montrait toute la manipulation, la tristesse et la violence qui avaient cours derrière les portes closes d’une communauté huppée. Nicole Kidman, qui y offrait une performance exceptionnelle, a par la suite raflé les droits de ces Neuf parfaits étrangers. On attend la série sur Hulu l’an prochain.

On s’attend également à un résultat plus léger que les Big Little Lies réalisés par Jean-Marc Vallée et Andrea Arnold. Car dans son nouveau roman, Liane Moriarty a ressorti la comédie inhérente à l’industrie du bien-être. Elle montre à quel point se concentrer sur sa propre personne aussi sérieusement, et avec tant de dévouement, peut être risible. Et réservé à un groupe de personnes fortunées. « Une majorité de cette industrie vise ceux d’entre nous qui mènent des vies privilégiées. Car c’en est un, de privilège, d’avoir tant de temps, d’énergie et d’argent à concentrer à quelque chose d’aussi individualiste », raconte l’écrivaine en entrevue au Devoir.

Contrôle ou rébellion

Payer une fortune pour se faire servir des repas se résumant à un smoothie « élaboré en fonction de l’évolution de vos besoins » et pour apprendre à « marcher en veillant à bien dérouler le pied du talon jusqu’aux orteils » ? Quel cauchemar, se désole l’une des protagonistes du roman. La seule qui semble sincèrement soupçonneuse par rapport à tout ce cirque.

Ce personnage, qui évoque volontairement Liane Moriarty, est une écrivaine d’histoires à l’eau de rose dont la carrière prend l’eau. Et c’est pour oublier ses soucis qu’elle se rend à la fameuse station thermale, un peu à reculons. Une fois sur place, elle réalise que les huit autres « parfaits étrangers » sont dans une forme olympique. « Les centres de soins n’attirent-ils que les gens éclatants de santé ? » se demande-t-elle, horrifiée.

Une majorité de cette industrie vise ceux d’entre nous qui mènent des vies privilégiées. Car c’en est un, de privilège, d’avoir tant de temps, d’énergie et d’argent à concentrer à quelque chose d’aussi individualiste.

Parmi ces gens, on trouve une famille de sportifs frappée par la tragédie. Le patriarche suit scrupuleusement les règlements. Pour lui, « c’est le moyen de garantir la survie d’une société civilisée ». Son épouse le décrit comme « un homme si bon, si parfait… monstrueusement parfait ».

Puis un avocat, accro aux cures de la sorte, doté de « pommettes saillantes et d’une barbe seyante ». Lui, les règlements, il n’en a rien à faire. Il s’étonne même de la docilité des autres. « Ils acceptent qu’on les fasse barboter dans la boue, qu’on les enveloppe dans du film plastique et qu’on les bouscule, tout cela au nom d’une prétendue “métamorphose” ? »

Contourner les consignes par désir de se rebeller ou les respecter pour avoir l’impression d’avoir un contrôle sur sa vie quand tout le reste dérape. Voilà l’un des thèmes principaux de ce roman. Et que pense Liane Moriarty des consignes ? « Certaines d’entre elles, que les auteurs doivent suivre de nos jours, me contrarient, répond-elle. Par exemple, celle qui dit que les écrivains doivent fréquemment échanger avec leurs lecteurs sur les réseaux sociaux. »

Arnaques et silences

Celle qui ne porte pas tant la technologie dans son coeur en déleste du reste ses personnages. À la station thermale, interdit de consulter son cell.

Ironiquement pourtant, cette directive fait en sorte que la technologie en question est d’autant plus présente. Bien davantage que dans ses autres livres. Notamment en raison d’une jeune influenceuse qui débarque au centre avec son époux accro aux voitures. Leur couple est à la dérive. Mais elle ne peut s’empêcher de tout prendre en photo. « Elle n’arrive pas à se débarrasser de l’impression que si elle n’a pas immortalisé un moment sur son téléphone, alors il n’existe pas vraiment, il ne compte pas, il n’appartient pas au réel. »

Amoureuse de guides de développement personnel, cette « pauvre petite fille en plastique » comme elle est décrite, passe d’irritante à attachante. « À la base, je souhaitais l’utiliser pour un effet comique, se souvient Liane Moriarty. Mais au fil de l’écriture, ma perception a changé. J’ai compris ses motivations. J’ai senti beaucoup d’affection pour elle. Ainsi que pour les vrais influenceurs qui l’ont inspirée. »

Un autre sujet qui a inspiré la romancière de Sydney : les arnaques amoureuses et tout le modus operandi utilisé par les fraudeurs. « J’ai lu un article dans lequel j’ai appris que plusieurs femmes de carrière intelligentes en ont été victimes. Je trouvais ça si triste et intéressant. »

Intéressant comme l’est ce silence qui, pendant une grande partie du livre, est imposé aux personnages plutôt que d’être une chose dans laquelle ils plongent par choix — ou font tout pour éviter. « En tant qu’écrivaine, ça m’a permis de me rendre compte à quel point je m’en remets habituellement aux dialogues pour faire avancer l’action », avoue Liane Moriarty. Et pour ce qui est de ce destin tragique qu’elle réserve à une vilaine critique littéraire dans son roman, était-ce un fantasme de toujours ? « Bien sûr. Et je suis convaincue que chaque auteur nourrit le même. »

Neuf parfaits étrangers

Liane Moriarty, Traduit de l’anglais par Béatrice Taupeau, Paris, Albin Michel, 512 pages