«Aurore et le pays invisible»: observer le monde par-dessous

Fidèle à sa plume poétique, Christiane Duchesne signe une aventure féerique portée par l’imaginaire de Lewis Carroll.
Photo: Éric Daudelin Fidèle à sa plume poétique, Christiane Duchesne signe une aventure féerique portée par l’imaginaire de Lewis Carroll.

Aurore vient tout juste de souffler ses 11 bougies dans la maison au toit bleu située près du grand fleuve. Première année sans sa maman qui est disparue à petit feu et trop tôt. Seule avec son père, elle tente ainsi de se refaire une vie dans l’absence.

Mais entre cet état de peine et l’acceptation, la fillette emprunte un chemin de traverse. Alors qu’elle marche sur le sentier près de la falaise, elle bute sur une racine et tombe.

« Trop lentement et trop longtemps, comme une samare. » S’amorce ainsi une épopée de l’autre côté du miroir.

 

Fidèle à sa plume poétique, Christiane Duchesne signe, avec Aurore et le pays invisible — tout nouvel opus paru chez Québec Amérique —, une aventure féerique portée par l’imaginaire de Lewis Carroll.

L’histoire d’Aurore prend racine dans le Bas-Saint-Laurent, dans un village situé entre deux rivières devant l’immensité du fleuve. Le réel de l’enfant bascule au moment où, à la manière d’Alice au pays des merveilles, elle glisse et atterrit en douceur dans un autre monde où tout lui semble gigantesque.

Aurore comprend rapidement qu’elle a rapetissé, mesurant dorénavant tout au plus 14 centimètres. Elle entre alors dans l’univers des Petits de la falaise, un peuple miniature qui vit en marge de notre réalité.

À l’abri des géants que sont les êtres humains, dans un espace « étriqué entre une falaise, deux rivières et un chemin de fer », le temps y passe très vite et est proportionnel à leur petitesse.

Cinq heures dans notre fuseau horaire, c’est plus de deux semaines chez eux. La rencontre entre Aurore et cette faune colorée sert de prétexte à l’ouverture sur le monde, à cette volonté d’enlever les œillères et de voir grand.

Devenir grande

L’autrice, qui n’en est pas à ses premiers récits sur les univers parallèles et miniatures — La bergère de chevaux (Boréal, 1995), la série « Julia » (Boréal, 1999), Jomusch et le troll des cuisines (Dominique et compagnie, 2000) —, a cette faculté de détailler ces mondes de l’intérieur et de nous faire vivre à hauteur de Lilliputiens.

La périlleuse traversée des rails par Romain et Aurore, la production d’œufs d’araignées — un délice, paraît-il —, les chars tirés par des mulots, les galettes de grillons, voilà autant de détails qui servent ce commencement du monde.

Mais si l’inspiration carrollienne est évidente et bien nommée par Duchesne, on peut aussi voir dans ce récit allégorique un clin d’œil à Jacques Ferron et à sa petite Tinamer, héroïne de L’amélanchier. Notamment, dans cette mise en scène des deux mondes, le réel, et l’autre, celui qui va au-delà de ce côté-ci des choses. La référence est aussi palpable dans la métaphore entourant le voyage de la fillette.

Une traversée qu’elle fait, au bout du compte, au fond d’elle-même et qui va lui permettre de trouver la force pour grandir et affronter la vie d’adulte.

Malgré quelques répétitions et longueurs, l’écriture de bord de mer de Duchesne, remplie d’odeurs salines, de grand vent et de marées a tôt fait de nous faire voyager et adhérer à ce réel métaphorique.

 

Extrait d’«Aurore et le pays invisible»

Ils pénétrèrent dans une grotte. Marcus alluma l’une après l’autre une douzaine de lampes à huile, sortes de coupelles taillées à même les murs. Des ombres mouvantes se dessinèrent sur les parois et se perdirent dans les hauteurs. Malgré l’angoisse qui la tenaillait, Aurore ne put s’empêcher d’être émerveillée. Ce vaste espace, plus large et plus haut qu’on aurait pu l’imaginer de l’extérieur, semblait servir à la fois de salle commune, de cuisine et de salle à manger. Dans les murs étaient taillées de longues alcôves sur deux côtés de la pièce. Au fond, deux renfoncements sans doute assez profonds étaient fermés par des paravents. Comment des gens pouvaient-ils, petits comme ils étaient, vivre sur ce bout de terrain qu’elle connaissait par coeur et depuis toujours, sans jamais avoir été piétinés par quelqu’un qui aurait décidé de se promener entre le talus du chemin de fer et la falaise, ou par des ratons laveurs, des mouffettes, des renards, ou encore des chats et des chiens égarés ? Tout cela n’avait aucun sens.

Aurore et le pays invisible

★★★ 1/2

Christiane Duchesne, Québec Amérique, Montréal, 2020, 376 pages