«Menthol»: comme une odeur de mort

Le livre de Jennifer Bélanger trace le portrait d’une femme broyée par la pauvreté et les abus divers.
Photo: Sandra Lachance Le livre de Jennifer Bélanger trace le portrait d’une femme broyée par la pauvreté et les abus divers.

Faut-il à tout prix maintenir une relation avec tous les membres de sa famille, peu importe la douleur que leurs blessures, leurs lubies et leurs carences peuvent embraser en nous ? Faut-il toujours tendre la main à ceux qui nous arriment à la souffrance ? « Comment avouer que ma mère était ma maladie ? » demande la narratrice de Menthol, premier roman de Jennifer Bélanger. Difficile, en effet, d’écarter de son existence celle qui nous a mis au monde, même s’il s’agit d’une condition essentielle à notre survie.

Étude d’un mal face auquel la médecine demeure sans mot, célébration de l’amour comme ultime rempart entre le gouffre et soi, réflexion sur le poids d’un legs, Menthol se présente d’abord sous la forme d’une enquête qui nous serait racontée sur le ton d’une fable glauque.

Au cœur de l’appartement qu’elle habite avec sa blonde (simplement désignée par l’initiale V.), une jeune femme (sans nom ni prénom) tente de comprendre à quoi appartiennent les symptômes qui l’assaillent soudainement (catatonie, sueurs abondantes, maux de tête) et d’identifier cette odeur prégnante qu’elle semble charrier comme un mauvais sort, comme une odeur de mort que rien ne parviendrait à maquiller.

Bien que la quatrième de couverture parle de « douleurs chroniques », le roman, lui, se tient à distance du vocabulaire médical, un choix judicieux parce que c’est moins la maladie que la lourdeur de ce dont un enfant hérite malgré lui qui semble fasciner Jennifer Bélanger.

« V. et moi, maintenant, on respire cette odeur, la mienne, une odeur de corps enroulé sur lui-même et qui a mal, une odeur qui trahit la transparence de la douleur et qui nous isole, V. et moi, chacune de notre côté. C’est une odeur si épaisse et pesante qu’elle se déplace à peine. Elle reste prise au fond du nez et de la gorge : un sirop avalé de travers. »

La guérison par la fumée

Après ces quelques premiers chapitres baignant dans les volutes d’une temporalité dilatée par cette mystérieuse douleur, Menthol s’incarnera dans un réel aux contours beaucoup moins flous, voire douloureusement concrets.

Mère courage. Mère poquée. Mère qui ne sait vivre sa souffrance qu’en la multipliant. C’est le portrait d’une femme broyée par la pauvreté et les abus divers que trace Jennifer Bélanger. Portrait aussi d’un lien qui se délite, entre la narratrice et sa mère, à mesure que l’enfant constate que la relation qui unit ses amis et leurs parents n’a rien de cet « amour corrosif » qu’elle connaît.

Sa mère s’en remettra quant à elle à la fausse tendresse d’un homme aux « grands souliers », veule, odieux et dégoûtant.

Il y aurait évidemment une lecture croisée à imaginer entre Menthol et le roman Chienne de Marie-Pier Lafontaine (paru en septembre dernier, aussi chez Héliotrope), tant ils ont beaucoup en commun.

Mais là où Chienne prenait le pari d’une phrase tranchante, dont la dureté aspirait à traduire le sadisme du père, Menthol saisit moins grâce à ses passages décrivant la violence du beau-père que grâce à ceux qui mettent en exergue l’étrange poésie des rituels auxquels s’accroche la mère.

Dans une scène aussi belle que troublante, digne d’un film d’André Forcier, la mère de la narratrice souffle dans l’oreille de la gamine de la fumée de cigarette, dans l’espoir de la guérir d’un petit bobo.

« La bouche de ma mère était très pâle, rarement colorée. J’étais incapable de savoir où elle finissait et où elle commençait. Les cigarettes y étaient avalées comme un repas après un jeûne. Sa bouche se collait contre mon oreille lorsque j’avais un début d’otite. L’odeur du tabac : froide et anesthésiante. »

Ce qui s’imprime

Si, comme le veut le vieil adage, ce qui ne s’exprime pas s’imprime, c’est dans le corps de sa fille que se sera imprimé le silence qui asphyxie la mère de la narratrice de Menthol.

Victime d’un vieillissement prématuré, elle devra composer, après avoir longtemps nié les dents qui pourrissaient dans sa bouche, avec un sourire troué et la honte qui l’accompagne, contrainte « à parler par ellipses » afin de ne pas révéler sa vulnérabilité. « Entre le monde et elle, il y avait eu un glissement. Un affaissement. »

Roman généreux en phrases puissantes, Menthol laisse parfois, à l’instar de plusieurs livres très brefs du même genre, l’impression d’une esquisse, mais force l’admiration dans son refus ferme du dénouement heureux, qui laisserait entendre que tout finit toujours par rentrer dans l’ordre (entre autres mensonges que l’on aime colporter au sujet des relations familiales).

« Il fallait m’effondrer pour réaliser que je ne peux pas lutter contre mon sang. […] Il pousse en moi comme de la mauvaise herbe. Se régénère. À tort et à travers, oui, mais toujours là. Ce sang est une vraie plaie. »

S’il existe un espoir dans ce livre, c’est donc sans doute, implicitement, dans le geste d’écrire qu’il se situe. Il faudra bien sûr, pour se livrer à cette lecture, s’autoriser à conclure que c’est un peu son histoire à elle que sublime ici Jennifer Bélanger, et qu’elle compte parmi celles à qui la littérature aura permis de vivre une autre vie que celle de leurs parents.

« Le récit de ma mère s’écrit à partir du manque. » La littérature, sans complètement combler ce manque, parvient au moins à le nommer. C’est déjà beaucoup.

Menthol

★★★ 1/2

Jennifer Bélanger, Héliotrope, Montréal, 2020, 144 pages