«On se perd toujours par accident»: renverser le grand récit

Écrivaine, musicienne, membre de la communauté Michi Saagiig Nishnaabeg, Leanne Betasamosake Simpson est l’une des grandes voix du mouvement de la résurgence autochtone au Canada.
Photo: Nadya Kwandibens Écrivaine, musicienne, membre de la communauté Michi Saagiig Nishnaabeg, Leanne Betasamosake Simpson est l’une des grandes voix du mouvement de la résurgence autochtone au Canada.

Aux yeux du lecteur averti, ce qui suit ressemblera à un amoncellement de lieux communs — tout le contraire du recueil dont il est question —, mais On se perd toujours par accident est l’une de ces rares œuvres qui provoquent à la fois les éclats de rire et les larmes, sans considération pour le lieu (public) dans lequel on se trouve.

Certains passages sont si poignants, d’une justesse si saisissante qu’ils doivent être partagés à voix haute, relus et revisités jusqu’à s’imprégner en mémoire, jusqu’à bouleverser la bonne marche de la construction identitaire.

Écrivaine, musicienne, membre de la communauté Michi Saagiig Nishnaabeg, Leanne Betasamosake Simpson est l’une des grandes voix du mouvement de la résurgence autochtone au Canada. Elle écrit, d’abord et avant tout, pour offrir à sa communauté un récit qui résiste aux discours dominants, un espace qui leur ressemble, une possibilité d’échapper à la violence quotidienne qui annihile leur parole et leurs droits.

 

Trois camarades recueillent de l’eau d’érable dans un quartier cossu ; une corneille observe un chevreuil accro au sel de voirie ; une jeune femme obtient son permis d’arme à feu en campagne ontarienne ; le lac Ontario sort de son lit pour engloutir Toronto et refaire le monde de zéro ; une jeune femme note les statistiques de son amour pour mieux le contrôler : des récits uniques, mais remarquablement interconnectés par leur volonté de nier les processus d’effacement et de piéger le grand récit fondateur.

Dans ce recueil, d’abord paru en anglais en 2017, les multiples fragments littéraires explorés par Simpson — poèmes, chansons, contes autochtones, réalisme contemporain — génèrent un espace décolonisé dont la pertinence frappe avec encore plus de force alors que les manifestations contre le projet Coastal GasLink provoquent des tensions.

Sa poésie, aussi intime soit-elle, transcende miraculeusement les frontières. Virtuose de la forme et de la multiplicité narrative, l’autrice raconte les blessures, la dépossession, le spectre bouleversant du génocide par des vulnérabilités dont les perceptions — bien que différentes — résonnent dans toutes les cultures et toutes les expériences : la fragilité de la nature, du territoire et, surtout, de l’amour et de l’ouverture à l’autre.

C’est toutefois l’humour, noir et cinglant, qui crée ici des ponts. Mécanisme de résistance pour les peuples autochtones, le rire devient, dans l’œil du colonisateur repentant, mais peu enclin à l’action, un moyen étrangement efficace de bousculer ses préjugés et d’aiguiser sa conscience des failles, des contradictions, de l’hypocrisie qui sous-tendent son discours et sa volonté passive de réconciliation.

Aucun cadeau, aucune concession ne seront faits à celui ou à celle qui s’immisce en étranger dans cet univers. Certains termes, en anichinabé, ne bénéficient d’aucune traduction, ce qui exige un engagement — pour ne pas dire un effort — auquel nous, qui nous racontons sans ambages depuis la nuit des temps, ne sommes jamais confrontés. Une porte ouverte vers un renversement qu’il ne tient qu’à chacun de nous de soutenir.

 

Extrait d’«On se perd toujours par accident»

Personne ne se sent à l’aise avec l’idée d’omettre le fait qu’on est Mississauga et que tout ce qu’on fait, c’est habiter notre territoire, mais personne n’a envie de devenir un sujet de conversation au prochain souper entre amis non plus. Je me suis vraiment battue pour le mot « initiative » parce que c’est un mot qui rejoint vraiment ces gens-là. Ça les inclut en quelque sorte ; ils peuvent faire partie de la solution sans rien faire du tout. La seule chose qu’ils ont à faire, c’est déposer la brochure au-dessus du frigo avec les factures et les autorisations écrites et puis l’oublier. C’est l’échappatoire parfaite ; le détachement libéral dans toute sa gloire. Pas besoin d’appeler la police ni la ville ; c’est du développement durable. Aidons les Indiens dans leur misère.

On se perd toujours par accident

★★★★

Leanne Betasamosake Simpson, Mémoire d’encrier, Montréal, 2020, 152 pages