«Le Tueur Affaires d’État»: le retour du Tueur, du privé au public

Une planche tirée de l’album «Le Tueur. Affaires d'État»
Photo: Casterman Une planche tirée de l’album «Le Tueur. Affaires d'État»

La dernière fois que nous avions eu des nouvelles du Tueur, mystérieux personnage à propos duquel nous ignorons à peu près tout, c’était pour le 13e tome de ses aventures publié en 2014. Ce tueur à gages, aussi énigmatique que violent, s’était perdu quelque part en Amérique du Sud, ce qui mettait un terme, comme nous le croyions à l’époque, à cette intrigante série à l’esthétique impeccable.

C’était qu’au bout de 13 albums, les Français Matz, au scénario, et Luc Jacamon, au dessin, avaient l’impression d’avoir fait un peu beaucoup le tour de ce personnage dont nous ne savons, au final, que le prénom, Christian.

 

Eh bien, voilà que le Tueur reprend du service six ans plus tard et, surprise, cet individualiste par excellence s’est vu contraint de se joindre aux forces de la Direction générale de la sécurité extérieure, qui est, en fait, le service de renseignement extérieur français dont la devise serait Ad augusta per angusta (« À des résultats grandioses par des voies étroites »).

Autrement dit, la fin justifie les moyens, même s’il s’agit de lancer un politicien municipal véreux par la fenêtre pour faire croire à son suicide.

Nous retrouvons donc notre Tueur, en début d’album, en plein travail de bureau, chargé qu’il est d’infiltrer les autorités portuaires du Havre, ville modèle et tranquille située en Normandie. Tout ce qu’il sait de la tâche qu’il a à accomplir, c’est son point de départ : la disparition soudaine et mystérieuse d’un collègue.

Donc, le Tueur ignore à peu près tout de la mission qu’il a à accomplir, se contentant d’appliquer les ordres au fur et à mesure qu’il les reçoit. Un agent capturé ne peut pas raconter ce qu’il ne sait pas, n’est-ce pas ?

Le silence, la paranoïa, l’État tout puissant qui agit pour le bien de ses citoyens, même quand la police ne peut plus rien, cette nouvelle mouture du Tueur reprend plusieurs thèmes chers au cinéma politico-policier français des années 1970. Pensez à des films comme Z, ce thriller politique de Costa-Gavras avec Yves Montand et Jean-Louis Trintignant, arrivé sur les écrans en 1969 : nous en savons juste assez, à titre de spectateur, pour comprendre le contexte. Une façon de plus en plus rare, à notre avis, de raconter des histoires alors qu’on a l’impression que l’on doit toujours tout dire.

L’intrigue de Matz est magnifiquement portée par les superbes coloris des planches de Jacamon. Si nous lui reprochons parfois des personnages manquant un peu de souplesse dans le trait (nous pouvons presque voir la photo qui a servi de référence), l’utilisation parfaite de la couleur compense largement ces petits défauts. Même chose pour les décors, dessinés avec minutie et un sens presque maniaque du détail qui nous donne envie d’aller faire un tour en Normandie.

Bref, un beau retour pour le Tueur, dans un nouveau rôle qui pousse le personnage dans des retranchements différents. Une façon originale de relancer une série qui était arrivée à la fin de ce qu’elle avait à raconter. Voilà donc l’avantage d’avoir un personnage mystérieux.

Numéro 1 Traitement négatif

★★★★

Jacamon et Matz, Casterman, Tournai, 2020, 56 pages