Catherine Perrin et le plaisir retrouvé de jouer

Catherine Perrin a commencé l’écriture de ce roman après avoir abandonné, par crainte de la redite, un projet d’essai sur les effets de la musique sur l’humain.
Valérian Mazataud Le Devoir Catherine Perrin a commencé l’écriture de ce roman après avoir abandonné, par crainte de la redite, un projet d’essai sur les effets de la musique sur l’humain.

« Les musiciens ont la chance de pouvoir s’aborder en disant, comme des enfants : “Veux-tu jouer avec moi ?” » écrit Catherine Perrin dans Trois réveils, son premier roman. Et pourtant, la musique aura longtemps été pour elle tout le contraire d’un jeu auquel on s’abandonne légèrement. Bien que, contrairement à son personnage d’Antoine, la claveciniste n’ait pas souffert de problèmes de santé mentale pendant ses études, elle sait intimement comment la poursuite de virtuosité peut pousser celui ou celle qui s’y astreint au bord du précipice. « Les moments dans ma vie où je me suis sentie le plus près de la folie, c’est lié à la performance musicale , se souvient la communicatrice et musicienne.  C’est lié à l’exigence délirante que ça représente de faire un concours international, ou un récital de fin de maîtrise. Tu deviens tellement… c’est une espèce d’insomnie chronique ! T’es réveillée par des spasmes d’adrénaline, et dans ta tête, il y a des partitions qui passent. T’essaies de régler des problèmes de doigté et au moment où t’es sur le bord de te rendormir, tu reçois une autre décharge d’adrénaline. Suffit de faire ça deux, trois nuits avant un récital pour devenir très fragile. L’obsession du détail, c’est quelque chose que j’ai connu par la musique et que j’ai fui. »

C’est d’ailleurs à travers cette obsession du détail — dans son cas aliénante — que s’annoncera d’abord la bipolarité d’Antoine, un hautboïste qui, après plusieurs épisodes maniaques, se réfugiera dans le métro, là où il fait bon jouer pour les passants, hors des contraintes presque militaires d’une école de musique ou d’un orchestre.

Vous fréquentez les alentours de la station Berri-UQAM ? Vous avez peut-être déjà croisé comme nous l’animatrice du magazine radiophonique Du côté de chez Catherine quelque part entre le métro et la tour brune de Radio-Canada, petit kilomètre qu’elle parcourait chaque jour lorsqu’elle tenait la barre de la quotidienne Médium large.

Catherine Perrin se plaît depuis plusieurs années à y collectionner ce qu’elle appelle des scènes de rue, desquelles émergera la figure d’Antoine, pilier d’un roman dont elle commence l’écriture après avoir abandonné par crainte de la redite un projet d’essai sur les effets de la musique sur l’humain, trop semblable aux livres récents du journaliste scientifique Michel Rochon et de la neuropsychologue Isabelle Peretz.

Ce personnage hautboïste, ami des gens de la rue, devant négocier avec les symptômes envahissants de sa bipolarité, lui permettra en outre de planter son décor ailleurs qu’au cœur de la bourgeoisie, un cliché aussi gros qu’une timbale auquel elle voulait à tout prix échapper, ne serait-ce que pour rappeler que malgré le snobisme qui a longtemps empesé le discours que l’on tient sur la musique classique, les musiciens, eux, « ont de tout temps eu juste envie de jouer pour le monde ».

Méditation sur les liens entre génie et folie, sur les propriétés rassérénantes de la musique et sur les états limites dont le désir de virtuosité peut rendre un musicien prisonnier, Trois réveils fait aussi écho à la série d’allégations d’inconduites sexuelles ayant frappé, dans la foulée du mouvement #MoiAussi, le milieu de la musique classique. Sarah, une amie soprano d’Antoine, fréquentera un temps un chef d’orchestre marié, de plusieurs années son aîné, dans des circonstances que la romancière souhaitait volontairement ambiguës.

S’il faut évidemment continuer de dénoncer vigoureusement les agressions sexuelles, dit-elle, il faut aussi parler de ces situations nombreuses où un homme estimé se prévaut sans scrupule de l’admiration qu’il suscite.

« C’est tellement ambigu que moi-même, Catherine, je ne peux pas te dire ce que j’en pense de ce que Sarah vit. Je ne peux pas déterminer si elle a été agressée ou non », explique celle qui confie ne pas être tombée en bas de sa chaise en lisant, dans les journaux, les témoignages des victimes alléguées de nombreux maestros.

« Mais j’espère vraiment qu’avec le temps, ça arrivera de moins en moins, ces situations où un homme développe des réflexes un peu prédateurs juste parce que c’est possible, juste parce qu’il a du pouvoir. »

Le désir sain, beau et consentant insuffle par ailleurs à Trois réveils certaines de ses pages les plus vivifiantes, lorsque Catherine Perrin célèbre « la dimension profondément sensuelle de la bonne musique », ces instants rares et grisants où une œuvre s’incarne dans le corps de ceux qui lui donnent vie, et sans lesquels la musique ne demeurerait qu’une enfilade de sons plus ou moins plaisants.

« Une interprétation ne peut être bonne que si on se libère de l’obsession de la partition et qu’on trouve une énergie plus viscérale. Cette énergie viscérale, elle est de la même famille que l’énergie sexuelle, elle part de la même source. Quand tu construis une phrase musicale, tu sens une espèce de montée de désir. Sur scène, avec les autres musiciens, tu vis une communication aussi indicible, aussi puissante, que le sexe… même si ça ne se manifeste pas de la même façon ! » 

En finir avec la souffrance

«  Oui, j’ai encore un trac épouvantable lorsque je monte sur scène, mais je ne suis plus constamment en train de vivre avec l’idée que c’est souffrant, jouer du clavecin », laisse tomber Catherine Perrin à la fin de notre entretien. Il faudra étonnamment que nous répétions le mot souffrant pour que l’autrice prenne la mesure de la teneur, triste, de cet aveu, qui appartient heureusement au passé.

Elle a 38 ans et un fils de 3 mois, raconte-t-elle, lorsqu’elle rentre d’un concert en Australie avec la conscience aiguë que son rapport à son instrument devra changer, si elle souhaite continuer de jouer. Elle avait vécu là-bas le martyre du doute qui accable, et de la conviction de ne pas être à la hauteur, symptômes d’un violent syndrome de l’imposteur qu’elle ne pouvait plus tolérer.

Ce sentiment, qui la pourchassait depuis le Conservatoire de musique de Montréal, malgré les premiers prix et les notes époustouflantes qu’elle y avait récoltés, s’apaisera éventuellement grâce à une thérapie qui lui permettra de démêler plusieurs nœuds et de tranquillement réenchanter sa relation trouble à son clavecin.

«  J’ai joué pendant 25 ans, de 13 à 38 ans, en aimant ça à la folie, oui, mais en souffrant tellement aussi. Un peu comme Antoine, au cours des dernières années, j’ai retrouvé un plus grand plaisir à jouer, en lâchant prise. Maintenant, je sais qui je suis, qui je ne serai jamais, ce que je vaux. Peu à peu, j’ai trouvé les bons outils, une saine distance, une façon de me préparer, mais de ne pas “surcapoter” à la dernière minute à ne pas en dormir la nuit. »

Dans Une femme discrète (Québec Amérique, 2014), son premier livre, Catherine Perrin signait une longue lettre d’amour, sous la forme d’un récit d’enquête, à sa défunte mère. C’est maintenant à la musique qu’elle adresse une lettre d’amour avec Trois réveils, en nommant les différentes formes de beauté auxquelles la musique permet d’accéder, mais aussi la part de sacrifices et de flirts avec l’envers du miroir qui peuvent ponctuer la route menant aux splendeurs de la virtuosité. Un roman sobre, souffrant de quelques retournements convenus, mais qui captive surtout grâce à la connaissance intime et passionnée de la musique dont son autrice est la dépositaire. L’irremplaçable puissance des grandes oeuvres est rarement aussi intrigante que dans ses mots.
★★★

Trois réveils

Catherine Perrin, XYZ, Montréal, 2020, 192 pages