La filière française

Avec «<i>Love Me Tender»</i>, Constance Debrénous aborde de front l’amour maternel à travers l’histoire d’une femme devenue ouvertement lesbienne et qui bataille pour la garde de son fils.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Avec «Love Me Tender», Constance Debrénous aborde de front l’amour maternel à travers l’histoire d’une femme devenue ouvertement lesbienne et qui bataille pour la garde de son fils.

L’annonce d’un nouveau roman de Jean Echenoz est toujours un petit événement. C’est donc avec avidité qu’on se jettera sur Vie de Gérard Fulmard (Éditions de Minuit, mi-janvier), personnage d’homme de main dans un parti politique mineur où s’agitent, comme partout, les complots et les passions. On devrait y retrouver, en plus de son style incomparable, le goût du romancier pour l’absurde et les vies qui passent sous le radar.

Trois ans et demi après avoir obtenu le prix Goncourt avec Chanson douce, la romancière franco-marocaine Leïla Slimani reprend du service avec Le pays des autres. Partie I : la guerre, la guerre, la guerre (Gallimard, avril), roman des origines et premier tome d’une trilogie marocaine très personnelle où elle évoque la rencontre en 1944 entre sa grand-mère alsacienne et un soldat marocain combattant pour la France qu’elle suivra dans son pays à la Libération.

 

Dans M, le magazine du Monde en novembre dernier, l’écrivaine en parlait comme d’une « généalogie de la violence », où se mêlent violence coloniale, violence envers les femmes et violences politiques et intimes

Le KGB dans les années 1960

Iegor Gran a puisé dans une riche matière familiale pour nourrir Les services compétents (P.O.L., début février), son nouveau roman. Les « services compétents », c’est ainsi qu’on appelait parfois le KGB dans les années 1960 en Union soviétique.

On traque un écrivain qui cherche à faire passer ses nouvelles fantastiques en Occident sous le nom d’Abram Tertz.

Il finira par être démasqué par le KGB après une longue enquête : il s’agissait d’Andreï Siniavski et de Maria Rozanova, qui sont les parents du narrateur — et de Iegor Gran lui-même, né Iégor Siniavski.

En 1965, Siniavski est arrêté et condamné à sept ans de goulag, avant d’être libéré en 1971 et d’immigrer en France peu après. Les services compétents se présente comme « le roman vrai et satirique de cette histoire intime et collective ».

En septembre 2018, Régis Jauffret (Microfictions) voit dans un documentaire sur la police de Vichy des images d’archives où l’on aperçoit son père arrêté par la Gestapo, devant la maison de son enfance.

Or, son père n’avait jamais évoqué cet événement et personne de sa famille ne semble en avoir jamais entendu parler.

En essayant de trouver l’origine de ce document d’archives, Jauffret entend raconter avec Papa (Seuil, 2 février) ce père souffrant de surdité et de bipolarité décédé en 1987.

Révolte et de renaissance

Dire les violences du monde, c’est ce qui semble être l’ambition du dernier roman de Nina Bouraoui, Otages (JC Lattès, 12 février), dans lequel une femme de 53 ans, mère de deux enfants, est séparée de son mari depuis peu. Employée dans une entreprise de caoutchouc, elle accepte de faire des heures supplémentaires pour surveiller (espionner) les autres salariés de l’entreprise.

Jusqu’à ce qu’elle craque et, dans un geste condamnable, fasse tout éclater. Une histoire de révolte et de renaissance.

Prix Femina en 2016 pour Le garçon (Zulma), Marcus Malte revient avec Aires (Zulma, mi-janvier), dans lequel quelques personnages vont se croiser à la faveur d’un trajet sur une autoroute : un lanceur d’alerte devenu conducteur de poids lourds, un écrivain sans lecteurs.

On nous annonce un 8e roman caustique qui dénonce « les dérives de notre société, ses inepties, ses travers, ses banqueroutes ».

Poursuivant une quête d’identité et de vérité amorcée dans Play Boy (Stock, 2018), où elle s’interrogeait sur « le sens de la vie juste et bonne », Constance Debré nous revient avec Love Me Tender (Flammarion, 9 janvier).

Elle y aborde de front l’amour maternel à travers l’histoire — de toute évidence autofictive — d’une femme devenue ouvertement lesbienne et qui bataille pour la garde de son fils de neuf ans.

Avec L’homme qui pleure de rire (Grasset, 12 février), Frédéric Beigbeder ressuscite Octave Parango. Après 99 francs, qui dénonçait la tyrannie de la publicité, et Au secours pardon (devenu L’idéal au cinéma) sur la marchandisation de la beauté féminine, ce nouveau roman vient clore la trilogie de Beigbeder en épinglant la tyrannie du rire et les aliénations contemporaines.

Remonter le temps

Pour son 9e roman, Et toujours en été (P.O.L., février), Julie Wolkenstein emprunte une forme originale d’autobiographie en s’inspirant des jeux vidéo dits « escape games », dans lesquels les joueurs doivent explorer pièce par pièce une maison, un château, collecter des indices pour progresser et finir par découvrir une histoire et ses secrets.

On y visitera avec l’autrice de Colloque sentimental (2001), fille de l’académicien Bertrand Poirot-Delpech, la maison familiale en remontant ainsi le temps pièce par pièce.

Le livre-choc de la rentrée

C’est le livre dont tout le monde parle, celui qui fait trembler depuis quelques semaines le Tout-Paris et le petit monde de l’édition française. Dans Le consentement (Grasset, 5 février), Vanessa Springora raconte sa relation avec un écrivain quinquagénaire connu (G. M.) alors qu’elle n’avait que 14 ans. Tout le monde aura vite reconnu Gabriel Matzneff, que Springora dépeint ici en pédophile et prédateur sexuel, et qui avait lui-même donné son point de vue sur cette histoire dans l’un des nombreux volumes de son journal intime publiés chez Gallimard. Aujourd’hui directrice des Éditions Julliard, la femme de 47 ans y livre un témoignage courageux, libérateur et nécessaire, dénonçant la complaisance et l’aveuglement volontaire, coup d’envoi de ce qui restera sans doute dans les annales comme étant « l’affaire Matzneff ».