La voix des laissés-pour-compte

«La société du feu de l’enfer», la subversive nouvelle offrande de l’auteur montréalais d’origine libanaise Rawi Hage, nous entraîne sur les traces de Pavlov.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «La société du feu de l’enfer», la subversive nouvelle offrande de l’auteur montréalais d’origine libanaise Rawi Hage, nous entraîne sur les traces de Pavlov.

Les voix littéraires marginales, ostracisées et ignorées s’élèvent partout en Amérique cet hiver pour mieux ébranler les préjugés insistants et les catégorisations consacrées qui sous-tendent les discours dominants.

Comment se réapproprier soi-même lorsque notre histoire, nos repères, nos mythes ont été altérés, catégorisés, effacés par la construction coloniale et hétéropatriarcale du monde ?

C’est la quête dans laquelle se lance Leanne Betasamosake Simpson, membre de la nation anichinabée d’Alderville en Ontario, dans On se perd toujours par accident (Mémoire d’encrier, 12 février).

Acclamé de toutes parts depuis sa parution en 2018, Boat-People (Sharon Bala, Mémoire d’encrier, 26 février) aborde de front les dérives éthiques et humanitaires qui provoquent et enveniment la crise des migrants.

 

Le droit d’asile de Mahindan et de son fils de six ans est menacé lorsque le gouvernement soupçonne que des membres d’une cellule terroriste se cachent parmi le groupe de réfugiés avec lequel ils accostent en Colombie-Britannique.

Le rêve du père

Nous parvient également cette saison la traduction fort attendue du premier roman de la Canadienne d’origine chinoise Kim Fu, Le fils impossible (Héliotrope, 18 mars), lauréat de multiples prix lors de sa parution en 2014.

Fils vénéré, le premier garçon au sein d’une famille qui ne compte que des filles, Peter Huang incarne le rêve de son père : l’assurance d’une descendance en terre occidentale.

Or, Peter n’est pas un garçon. Un roman qui témoigne d’un combat singulier au carrefour de la culture et du genre, l’incessant combat pour être soi.

Haïti et la diaspora

À travers une sélection de courts récits et de personnages vibrants, bruts et profondément humains, l’autrice américaine Roxane Gay explore les multiples réalités de l’expérience haïtienne et de la diaspora.

Le livre Ayiti (Mémoire d’encrier, 11 mars) plonge le lecteur dans une culture imprégnée de réalisme magique, d’espoir en constante reconstruction et de vaillante détermination.

Abu Bakr al Rabeeah n’avait que 10 ans lorsqu’une bombe a explosé à quelques mètres de lui dans les rues de Homs, en Syrie, faisant voler en éclats ses derniers soubresauts d’innocence.

Avec l’aide de son enseignante Winnie Yeung, l’adolescent, qui vit désormais à Edmonton, raconte dans Ces bombes qui fleurissent la nuit. Histoire d’un jeune réfugié (Boréal, 21 avril) l’étrange cohabitation entre la terreur et l’espoir, le courage de partir et la loyauté envers ceux qu’il est contraint de laisser derrière.

Le dilemme de la maternité

La journaliste et écrivaine canadienne Linda Spalding aborde pour sa part l’un des tabous les plus persistants de la féminité : le dilemme de la maternité.

Brillamment rédigé sous la forme d’une délibération, La mère en moi (XYZ, 11 mars) ébranle nos conceptions et nos certitudes, démystifie les joies et horreurs de l’enfantement et se penche sur le jugement insidieux qui teinte les décisions des femmes.

La communauté crie

Né dans le petit village de Smith, en Alberta, Darrel J. McLeod a grandi porté par les récits et l’héritage de la communauté crie.

Avec Mamaskatch, une initiation crie (VLB éditeur, 26 février), récit autobiographique bercé par la présence imposante et tranquille des paysages et empreint des effluves de ragoûts d’orignal et de tisane à la menthe sauvage, on découvre les forces mystérieuses de la transmission et de la narration dans l’épanouissement et la consolidation d’une identité.

Des retours attendus

Chaque saison, des auteurs réputés se mesurent aux attentes suscitées par le succès de leurs précédents opus et espèrent enchanter de nouveau leurs admirateurs.

La rentrée débute en force avec le retour de l’auteur montréalais d’origine libanaise Rawi Hage. Sa subversive nouvelle offrande, La société du feu de l’enfer (Alto, en librairie), nous entraîne sur les traces de Pavlov. À la mort de son père, il découvre son appartenance à une société secrète qui veille à l’inhumation des athées, des homosexuels et d’autres exclus. Avec une galerie de personnages hauts en couleur, Hage chronique les jours tragicomiques d’une communauté au bord du gouffre.

Après deux romans au succès considérable, le Canadien Patrick Flanery revient avec Je ne suis personne (Robert Laffont, 21 février), un thriller terrifiant sur la surveillance numérique. La vie de Jeremy O’Keefe prend un étrange tournant lorsqu’il reçoit de mystérieuses boîtes répertoriant l’entièreté de son activité en ligne. Peu à peu, le professeur perd pied, en proie à une incessante paranoïa nourrie d’autocensure et de liberté grugée.