D’amour et d’amitié

Le chien est-il le meilleur ami de l’homme ? Patience, fidélité, discrétion, servitude aveugle :  les amis dont on peut en  dire autant  sont rares.
Johannes EISELE Agence France-Presse Le chien est-il le meilleur ami de l’homme ? Patience, fidélité, discrétion, servitude aveugle : les amis dont on peut en dire autant sont rares.

On se rappelle les mots célèbres de Montaigne à propos de son amitié avec Étienne de La Boétie, mort beaucoup trop tôt : « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi. »

L’amitié a souvent quelque chose d’indéfinissable et d’unique. Un peu comme de l’amour sans le feu, mais avec un peu plus de fidélité.

 

Cette frontière entre amour et amitié, l’Américaine Sigrid Nunez l’explore avec brio dans L’ami, septième roman de cette écrivaine née en 1951 à New York. Cette délicate exploration du deuil, de l’amitié, de l’amour des chiens, du pouvoir consolateur de la littérature et des cruautés de la vie littéraire lui a valu le National Book Award 2018 en plus de se retrouver sur à peu près toutes les listes des meilleurs livres de l’année aux États-Unis.

Après le suicide d’un ami écrivain, une écrivaine hérite de son grand danois, « l’Épouse Numéro Trois » de l’homme ne voulant pas garder le chien. Dépressif depuis toujours, homme à femmes, il était très proche de la narratrice. « Notre relation était inhabituelle, pas toujours facile à comprendre pour les autres. »

Or, la narratrice n’a jamais eu de chiens et n’y connaît rien — « Je suis une femme à chats ». Qui plus est, les chiens sont interdits dans l’immeuble à loyers contrôlés où elle vit à Brooklyn. Mais les deux auront à vivre ensemble leur deuil dans cet appartement minuscule, où un chien de cette taille n’a même pas la place pour y faire un demi-tour. « La plupart du temps, il m’ignore. Il pourrait aussi bien vivre seul ici. De temps à autre, il croise mon regard mais détourne les yeux immédiatement. Ses grands yeux noisette sont frappants d’humanité ; ils me rappellent les tiens. »

Le chien est-il le meilleur ami de l’homme ? Patience, fidélité, discrétion, servitude aveugle : les amis dont on peut en dire autant sont rares. Sigrid Nunez a déjà abordé le thème des animaux domestiques. Son troisième livre, Mitz : The Marmoset of Bloomsbury (jamais encore traduit en français), était la biographie fictive du ouistiti de Leonard et Virginia Woolf…

Au passage, l’écrivaine pose un regard particulièrement critique sur le milieu littéraire, miné par l’envie et les inimitiés. Un point de vue dont la pertinence semble malheureusement universelle. « C’est comme un canot de sauvetage sur lequel trop de gens essaient de monter. Chaque fois que vous arrivez à pousser quelqu’un à l’eau, le niveau du canot remonte pour vous. » Plus loin : « Il me  semblait que tous les écrivains que je connaissais — c’est-à-dire presque tout mon entourage à l’époque — vivaient dans un état de frustration chronique. »

Elle s’adresse à son ami disparu, évoquant son souvenir et mesurant son absence, faisant même de ce manque éternel un moteur de création. Au fil des jours, Apollon, ce « chien bizarre et géant », va se mettre à prendre de plus en plus de place dans son récit, jusqu’à ce que la narration bascule subtilement et que le « tu » finisse par désigner le chien.

« Qu’est-ce que l’amour ? se demande Sigrid Nunez. Cela me fait penser à cette tentative de définition de la foi par un mystique : Ce n’est pas ceci, ce n’est pas cela. C’est comme ceci, mais ce n’est pas ceci. C’est comme cela, mais ce n’est pas cela. »

Un tour de force d’intelligence et de sensibilité.

Intelligence virale

Si Sigrid Nunez enseigne la création littéraire — elle a officié à Columbia, à Princeton et à la New School, a été écrivaine en résidence à Amherst, Baruch, Vassar ou à l’Université de Californie —, Carmen Maria Machado, 33 ans, est pour sa part un pur produit de ces programmes.

Elle a fait son entrée par la grande porte en littérature avec Son corps et autres célébrations, un premier recueil de nouvelles parues dans The New Yorker ou Granta, et qui a été finaliste au National Book Award en 2017.

 

Ici, originalité et intelligence avancent main dans la main, alors que s’effacent des frontières formelles ou sexuelles. Comme dans « Inventaire », où une femme nous livre en fragments la chronologie de ses expériences sexuelles — avec des hommes ou des femmes. Un simple collage en apparence, mais où on glisse de façon imperceptible vers un vrai récit, tandis que Machado donne vie au portrait apocalyptique d’un monde en proie à une grave épidémie. Puissant.

Dans « À corps perdu », une épidémie virale (décidément) fait disparaître graduellement le corps de certaines femmes. « Petra a découvert qu’elle arrive parfois à faire passer des petits objets à travers ses doigts et elle secoue de la monnaie dans sa main tandis que nous sirotons nos bières. Je ne veux pas voir ça. »

Les trois premières nouvelles, à elles seules, valent le détour. Plus loin, le recueil s’étiole un peu. Effet, peut-être, des programmes de création littéraire, certains procédés semblent parfois un peu forcés — il suffit de lire la liste interminable de remerciements à la fin pour le comprendre. Une écrivaine à surveiller.

 

L’ami // D’amour et d’amitié

Sigrid Nunez, traduit de l’anglais (États-Unis) par Mathilde Bach, Stock, Paris, 2019, 288 pages ★★★★ //  Carmen Maria Machado, traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Papot, L’Olivier, Paris, 2019, 320 pages ★★★ 1/2