«La terre promise»: corruption inc.

Peter Kirby réussit à nous raconter ces histoires d’horreur dans une écriture fluide dont le rythme s’accélère en suivant le récit.
Photo: Stéphane Chaput Peter Kirby réussit à nous raconter ces histoires d’horreur dans une écriture fluide dont le rythme s’accélère en suivant le récit.

Peter Kirby est apparu subitement il y a quelques années avec un roman bouleversant (Vague d’effroi, aux Éditions Linda Leith) racontant l’assassinat, en plein hiver, de plusieurs itinérants aux quatre coins de Montréal. Sa façon de décrire la ville, les images saisissantes avec lesquelles il donnait corps au récit, tout cela était — ce l’est toujours ! — le fait d’un regard neuf : celui d’un Irlandais installé ici depuis quelques années.

Son troisième roman mettant en scène l’inspecteur Luc Vanier, du Service de police de la Ville de Montréal, vient confirmer ses dons d’observateur et l’originalité de son regard.

Une double trame

Une femme est enlevée en plein jour dans le Vieux-Montréal. Vanier et son équipe découvrent rapidement qu’il s’agit d’une journaliste d’enquête, Sophia Luna, d’origine guatémaltèque. Lorsque l’avocat qu’elle allait consulter est retrouvé assassiné, les policiers ont en main une affaire pour le moins complexe.

Le lecteur, lui, le sait déjà puisqu’il suit depuis le début le parcours clandestin d’une certaine Katya, victime d’un réseau de passeurs et de proxénètes. De Kiev à Montréal en passant, d’un camion à l’autre, par Amsterdam, elle verra ses rêves s’effriter en devenant « esclave sexuelle spécialisée » dans un réseau contrôlé ici par la mafia russe. Vanier mettra beaucoup de temps à apprendre l’existence de Katya puisque les liens entre les deux affaires se révéleront circonstanciels et qu’ils ne tiennent qu’à une même exploitation de la naïveté des plus faibles.

 

Le policier continue à fouiller à partir de très rares pistes, et l’on voit bientôt surgir, d’un côté, un tout petit élément après l’autre, une monstrueuse affaire de corruption ayant des retombées sur les plans humanitaire et politique et, de l’autre, en sous-texte presque, une malheureuse histoire de violence et de domination impliquant, encore et toujours, des gens sans possibilité de se défendre.

Devant la noirceur du tableau, Vanier vacille… Il posera une série de gestes violents, « non officiels » bien sûr, faisant un peu penser à « Dirty Harry »… et qui ne lui ressemblent pas beaucoup. Il obtiendra néanmoins des aveux qui lui permettront de jouer serré et de clore la double enquête sur un très improbable happy ending.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les deux pans du récit pourraient s’inspirer de la réalité de tous les jours. Les catastrophes écologiques permettant aux plus riches de s’enrichir davantage ou les camions transportant des êtres humains comme on transporterait du bétail continuent de faire l’actualité.

Peter Kirby réussit à nous raconter ces histoires d’horreur dans une écriture fluide dont le rythme s’accélère en suivant le récit ; encore une fois, la traduction rend bien son sens du détail tout comme la complexité de Vanier. L’histoire repose sur des personnages solides que l’on prend plaisir à voir évoluer d’un livre à l’autre et, malgré les méthodes qu’il emploie ici, Luc Vanier est un policier efficace, honnête et sensible. On attend avec impatience sa prochaine enquête.

 

Extrait de «La terre promise»

— Cinquante millions, ce n’est rien. Essence a une capitalisation boursière de quatre milliards. S’il y a une fuite, l’entreprise va couler plus vite qu’on peut flusher la toilette. Je ne veux même pas considérer cette possibilité. Essence dépend des contrats gouvernementaux et on pourrait les perdre en moins de deux à cause d’un scandale de corruption. Même la rumeur d’une enquête plomberait le cours des actions. C’est de l’argent sonnant qui sort des poches de nos actionnaires. Si on commence à perdre des contrats, on est foutus.

— Le policier va à la pêche aux renseignements. Il a besoin de preuves et il n’en a pas. Les soupçons, ça ne suffit pas. S’il savait quelque chose, vous recevriez des mandats de perquisition, pas des appels téléphoniques bidon.

— Vous avez peut-être raison, admit Susskind sans conviction.

— C’est sûr que j’ai raison, tabarnak.

— Dans une situation comme celle-là, il faut garder le contrôle. Le ministre Hastings m’a engueulé au téléphone. Il m’a dit qu’il aurait ma peau. Qu’il pourrait appeler n’importe quel membre de notre c.a. et que je n’aurais plus de job le lendemain matin. Mais ça ne regarde pas que moi. On est tous touchés. Merchant l’écouta en attendant la menace.

— Vous savez comment ils sont, les politiciens. Si Showers pense qu’il est dans la merde, il va engager un avocat et conclure un deal avec la police. Tout le monde sait que le premier qui ira voir les policiers obtiendra un accord d’immunité. C’est ça qu’on doit éviter. Il faut qu’on persuade Hastings et Showers qu’il n’y en a pas, de problème.

— C’est votre job.

— Et je la fais. Mais j’ai besoin d’aide. Il faut que Vanier nous laisse tranquilles.

La terre promise

★★★

Peter Kirby, traduit de l’anglais par Rachel Martinez, Éditions Linda Leith, Montréal, 2019, 340 pages