«Emparée»: par amour pour elles

Renée Gagnon livre ici un poignant hommage à ces femmes qui, en attendant les statues qu’elles méritent, poursuivent leur existence dans nos mémoires.
Photo: Justine Latour Le Quartanier Renée Gagnon livre ici un poignant hommage à ces femmes qui, en attendant les statues qu’elles méritent, poursuivent leur existence dans nos mémoires.

Sans elles, nous n’existerions pas. Elles sont là, au sommet de nos arbres généalogiques, leur mémoire ballottée par le vent. Parfois, entre les branches, nous entendons l’écho de leurs voix. Laurette Gagnon, née Tétreault, est l’une d’elles. Née en 1916, elle a eu 13 enfants, et aujourd’hui, elle est au cœur du dernier recueil de poésie de Renée Gagnon (Steve McQueen (mon amoureux), Le Quartanier, 2007), Emparée.

Ce recueil est d’abord et avant tout une révérence à sa grand-mère qui, à cette époque pas si lointaine et à l’instar de tant d’autres, a sacrifié sa vie pour le bien-être de sa famille : « Son mari travaillait / rentrait à la maison le soir et je ne dirai rien de ça / du soir / elle se débrouillait toute la journée pour que ses enfants / soient nourris / vêtus / lavés / éduqués / et qu’ils dorment / dorment bien. »

Dans ce quotidien qui semblait ne connaître aucun répit, les préoccupations sont constantes et l’attention de Laurette est toujours engagée dans dix tâches simultanées, une réalité que le souffle haletant et digressif de la poète illustre à merveille : « les petits vont venir nous voir et je veux que tout soit — ah, arrêtez donc j’ai pas envie de m’asseoir à qui vous téléphonez, là ? »

 

Il y est aussi question de ce fils mort dans la fleur de l’âge, frappé par une voiture : « Robert / ton nom / me ride / chaque fois qu’on le prononce /mes larmes creusent / creusent les sillons. » Le nombre ne rend pas le deuil moins pénible et les moments de réjouissance sont rares, mais on sent que l’amour tisse la toile filiale : « et ton visage que je rêve et ton visage que j’ouvre dans ma main ».

La tragédie, en réalité, est dans cette vieillesse atrophiée par un trouble cognitif qui atteint sa mémoire : « Je ne me souviens plus exactement de ta voix / des règles des jeux / j’ai trois cartes pareilles / et après / la rivière gèle / je pense je suis encore là / encore avec vous. » C’est alors tout son langage qui se déconstruit : « je corde à danser tombe ». Le temps perd ses repères et elle se croit en enfance : « j’aime beaucoup mon père / je crois qu’il viendra bientôt / nous ferons des plans ». Et au final, cette famille qu’elle a élevée ne reconnaît plus sa souveraineté : « vous rendez-vous compte que vous me regardez comme si / vous me regardez comme si / je n’étais pas moi-même là ? »

Emparée se donne à lire sans difficulté. Sa poésie narrative, portée par un souffle près de l’oralité, exprime ainsi une dualité bouleversante avec ce personnage qui est graduellement dépossédé de sa propre langue. Tandis qu’on recense quelques enjambements et vers un peu forcés, le récit est maîtrisé et son morcellement, calqué sur la situation de la protagoniste, vient nous chercher dans nos tripes.

Dans la foulée du brillant recueil de Catherine Lalonde, La dévoration des fées (Le Quartanier, 2017), Renée Gagnon livre ici un poignant hommage à ces femmes qui, en attendant les statues qu’elles méritent, poursuivent leur existence dans nos mémoires, nous couvant de leur amour comme jadis elles nous ont donné la vie. Leur vie.

Renée Gagnon sera au SLM les 23 et 24 novembre.

 

Extrait d’«Emparée»

ma petite fille / te souviens-tu de tes pieds virgules / comme c’était drôle de / c’était drôle / je ne sais plus pourquoi je voulais vous parler / je pense que vous me faisiez penser à quelqu’un que j’ai connu / probablement vos pas l’élan de vos pas / laissent une trace / qui m’a déjà coloré le sang

Emparée

★★★

Renée Gagnon, Le Quartanier, Montréal, 2019, 112 pages