Paul est tout seul

Pour Michel Rabagliati, l’idée de faire passer Paul à travers différents deuils ne s’est pas imposée subtilement, malgré lui.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pour Michel Rabagliati, l’idée de faire passer Paul à travers différents deuils ne s’est pas imposée subtilement, malgré lui.

Depuis que Paul à la maison, neuvième tome des aventures du maintenant célèbre personnage créé en 1999 par Michel Rabagliati, traîne sur mon bureau, beaucoup d’amis et de collègues ont, pas très subtilement, essayé de le subtiliser pour le lire avant tout le monde. Dire que Paul est un personnage populaire relèverait de l’euphémisme !

Et Michel Rabagliati, qui signe ici son œuvre la plus autobiographique, est devenu aussi populaire que son personnage, qui traverse, dans ce neuvième tome, une crise de la cinquantaine assez éprouvante merci. Vivant seul dans sa maison du quartier Ahuntsic, avec son chien pour seul ami, Paul ne file pas du tout…

« Ce qui a été le déclic, là-dedans, c’est que je ne voulais pas parler de ma rupture en tant que telle. Je cherchais à la montrer sans parler du couple. Je ne voulais pas mettre Lucie [son ex] dans le portrait. Les gens ne s’en sont pas rendu compte, mais il y a un bout que Lucie a disparu. Dans Paul au parc [2011], qui est l’album sur lequel le personnage de Paul travaille dans celui-ci, Lucie est déjà partie. Je voulais continuer à écrire, mais je n’étais pas prêt à l’époque à faire un truc personnel. C’est pour ça qu’il y a eu deux albums tampons, Paul au parc et Paul dans le Nord (2015), deux albums d’adolescence. Ces deux albums m’ont permis de tenir le coup. Moi, j’ai besoin de travailler pour tenir, sinon je déprime au boute. Il faut que je me tienne occupé », confie l’artiste.

Pour Michel Rabagliati, l’idée de faire passer Paul à travers différents deuils ne s’est pas imposée subtilement, malgré lui. On pourrait penser, à la lecture de Paul à la maison, que l’auteur s’est senti happé dans un tourbillon émotif et qu’il n’aurait compris qu’à la fin de l’écriture que ces thèmes étaient, d’eux-mêmes, remontés à la surface. Ce n’est pas le cas.

Photo: La Pastèque Une planche tirée de «Paul à la maison»

« Je n’improvise jamais. Il y a eu plusieurs versions du scénario, et quand la troisième a été terminée, je me suis mis à dessiner, j’étais prêt et j’avais envie de parler de moi ! Paul est plus gros, il a les yeux pochés, il est barbu, il est grognon… Plus tôt, je disais à Marie-Louise [Arsenault, à Plus on est de fous, plus on lit] qu’il est passé de Tintin au capitaine Haddock. C’est drôle parce qu’il y a aussi une progression chromatique dans la série. Le premier album est jaune soleil (Paul à la campagne) et celui-là est presque noir. »

Du même souffle, l’artiste poursuit : « Si on continue la comparaison avec Tintin, c’est un peu Les bijoux de la Castafiore, c’est l’aventure à la maison. Paul à la maison, je trouvais que c’était Tintin au château de Moulinsart ! »

Voyez notre rencontre avec Michel Rabagliati dans son atelier

 


Sombre Paul

C’est vrai qu’il est plutôt sombre, cet album, tout en tons de gris. Il est idéal pour le mois de novembre. On comprend très rapidement, juste en voyant le style graphique, que la rédemption éventuelle de Paul ne passera pas par un immense coup d’éclat.

C’est Dédé Fortin qui chantait que « la vie, c’est court, mais c’est long des p’tits boutes ». Eh bien là, c’est un « boute » plutôt long pour Paul.

Je n’improvise jamais. Il y a eu plusieurs versions du scénario, et quand la troisième a été terminée, je me suis mis à dessiner, j’étais prêt et j’avais envie de parler de moi ! Paul est plus gros, il a les yeux pochés, il est barbu, il est grognon…

 

« Oui. Sur la couverture, Paul et son chien apparaissent en ombres chinoises, dans la fenêtre de la maison, et il regarde sa fille partir pour Londres avec sa valise à roulettes. C’est un moment important. Sa blonde est partie, sa mère est mourante et sa fille part pour l’étranger. Paul est tout déglingué par ça. C’est la solitude. Il ne retrouve personne, là-dedans, il reste seul. C’est ce que je voulais montrer. Parce qu’on a l’impression que, lorsqu’on se sépare, on retrouve une forme de liberté, mais des fois, il ne se passe fucking rien. T’es juste dans un no man’s land et ça peut durer des années. Tu peux faire des rencontres, dans les premiers mois, mais ce sentiment de pouvoir faire ce que l’on veut se dégonfle assez vite. Ça fait sept ans que je suis séparé et je commence à peine à comprendre ce qui s’est passé ! »

20 ans de Paul

Outre cette déprime ayant servi de moteur créatif à Paul à la maison, il n’en demeure pas moins que les albums de Paul jouissent d’un succès hors norme dans le monde de la littérature québécoise. Michel Rabagliati est un auteur vedette ! Comment vit-il avec ça ?

« Bien, pour les tirages pour des bédés comme L’arabe du futur, de Riad Sattouf, on parle de 200 000 ou 300 000 exemplaires. Ce que Riad vend dans une année, moi, c’est toute ma vie, c’est 20 ans de carrière. Je ne veux pas faire croire au monde que ça roule à fond, la bédé au Québec, mais c’est vrai que je bénéficie d’un large lectorat, pas mal élevé. »

Pour la petite histoire, sachez que le premier tirage de Paul à la maison est de 45 000 exemplaires, ce qui est énorme et devrait donner le goût à l’auteur de continuer. Au fait, a-t-il déjà des plans en ce sens ? Quel avenir pour Paul ?

« Quand j’ai terminé celui-là, j’ai éprouvé une grande fatigue. Je me suis dit que c’était vraiment le dernier, je n’ai plus de bras, je suis fatigué. Là, tu vois, il s’est écoulé du temps et je me dis que peut-être… On verra, il faut que les notes reviennent, il y a des idées qui vont remonter et qui vont s’accumuler et ça va peut-être faire un synopsis. Mais je pourrais aussi faire un autre personnage ou un recueil d’histoires courtes. J’en ai quelques-unes en stock, des petites histoires loufoques par exemple, un peu comme dans Paul dans le métro, qui est plein de petites histoires drôles. Puis, ça ne serait pas mal pour mon épaule, parce que je pourrais travailler 10 ou 12 pages et arrêter. »

Chose certaine, si le prochain album met en scène Paul, il serait chouette qu’il puisse s’intituler quelque chose comme Paul va mieux ou Paul a une blonde, car même si Michel Rabagliati signe ici un très grand album, abouti et personnel, il n’en demeure pas moins qu’il est beaucoup plus grave que ce à quoi on a été habitués. Et comme on l’aime tellement, notre Paul, on a déjà hâte qu’il aille un peu mieux !

En librairie le 15 novembre

Paul à la maison

Michel Rabagliati, La Pastèque, Montréal, 2019, 208 pages