Sur les traces d’une oeuvre de jeunesse d’Arnaldur Indridason

Arnaldur Indridason est devenu le maître du polar nordique avec un des personnages de commissaire les plus attachants de la littérature policière: Erlendur, inspecteur à Reykjavik. L’écrivain était de passage à Paris pour souligner la traduction de son roman <em>Les roses de la nuit</em>.
Photo: Philippe Couture Arnaldur Indridason est devenu le maître du polar nordique avec un des personnages de commissaire les plus attachants de la littérature policière: Erlendur, inspecteur à Reykjavik. L’écrivain était de passage à Paris pour souligner la traduction de son roman Les roses de la nuit.

Il a pour ainsi dire inventé le polar islandais. En 1997, quand Arnaldur Indridason écrit Les roses de la nuit, son deuxième roman, il tente une aventure littéraire non balisée. Les Islandais n’avaient jamais vraiment tâté du genre policier, et, plus encore, rappelle-t-il, « l’institution littéraire islandaise méprisait profondément le polar ». « À l’époque, tout le monde voulait devenir le prochain Halldór Laxness et écrire seulement des grandes épopées poétiques », dit-il, amusé.

Les fans attendaient de pied ferme la traduction française de ce roman, le deuxième à mettre en scène l’attachant inspecteur Erlendur Sveinsson. Il se sera écoulé 21 ans entre la parution de Dauðarósir, en islandais, et celle des Roses de la nuit. Une bonne raison pour Indridason de faire un petit saut à Paris, où nous l’avons rencontré en compagnie de son fidèle traducteur, Éric Boury, pour plonger dans ses souvenirs d’écriture de la fin des années 1990. Nourri par ses lectures des auteurs suédois Sjöwall et Wahlöö, un jeune Indridason inventait alors une narration purement islandaise de roman policier. Elle a fait école. Aujourd’hui, les polars ont la cote en Islande, et de nombreux jeunes auteurs ont suivi les traces du grand Arnaldur Indridason.

« J’étais un jeune auteur de romans policiers qui ne savait pas encore trop ce qu’il faisait. J’essayais de faire mes premiers pas en m’inscrivant dans la tradition nordique du roman social réaliste. Mais, déjà, je savais que je tenais un bon personnage de policier avec cet Erlendur qui est à la fois bourru et débordant de compassion. »

Vrai qu’Erlendur n’est pas un grand hédoniste. En dehors de sa vie professionnelle tissée d’enquêtes méticuleuses, dans lesquelles il s’investit passionnément, il est un homme parmi d’autres, qui regarde la télé le soir et tente de juguler ses insomnies.

On le découvre en page 17 en quête désespérée d’un masque de nuit, « comme ceux que mettent les bonnes femmes dans les films ». Voilà qui fait bien rigoler ses collègues Elinborg et Sigurdur Oli. Père absent, il échoue à renouer avec sa fille toxicomane et semble avoir abandonné l’idée de tout concubinage depuis sa rupture violente avec la mère de ses enfants.

Il observe le monde changer, mais résiste au changement — Erlendur est un nostalgique de l’ancienne Islande, celle qui avait encore une âme et ne se contentait pas de se vendre aux diables du capitalisme. Mais, derrière cette carapace de solitude en béton armé, Erlendur est un homme aimant qui cherche le meilleur chez l’autre.

De roman en roman, Indridason se plaît à affiner ce trait de personnalité de son personnage fétiche, pour en faire un roi de l’empathie discrète. « Erlendur sait par exemple mieux que quiconque analyser les failles psychologiques des criminels, qu’il observe d’un oeil vraiment compassionnel, analyse l’écrivain. C’est parce qu’il est lui-même un homme troué, accablé par certains échecs, qu’il a cette lucidité et qu’il comprend trop bien comment un homme peut être poussé jusqu’à l’extrémité d’un crime abject. »

Une mystérieuse morte sur la tombe du président

« Ils avaient découvert le corps sur la tombe de Jon Siggurdson, le héraut de l’Indépendance, dans le vieux cimetière de la rue Sudurgata. » Dès l’incipit, on sait que Les roses de la nuit sera aussi un roman policier aux tonalités très sociales, où le crime est profondément imbriqué avec le territoire et l’histoire de la nation. L’assassinat d’une prostituée de Reykjavik mènera Erlendur et son comparse Sigurdur Oli jusque dans la région des fjords de l’Ouest, où le légendaire instinct de l’enquêteur éveillera un soupçon de complot immobilier et de prise de contrôle des quotas de pêche par des capitalistes urbains.

Comme il l’a fait dans d’autres romans, Indridason peint une Islande tiraillée entre sa modernité, arrivée comme un éclair fulgurant après la guerre, et ses racines paysannes aujourd’hui fragilisées. En 2019, les villages islandais tentent de se revitaliser grâce à de nouvelles activités économiques industrielles, là une nouvelle usine d’aluminium, ici une fabrique de silicone. Mais la campagne a été trop profondément dévastée au fil des décennies.

« L’exode rural, c’est une thématique qui touche beaucoup Erlendur et toute sa génération, qui ont fait partie des gens qui ont dû quitter leur ferme et leur village, explique Indridason. C’est aussi un peu l’histoire de mon père, né dans une maison en tourbe dans le nord de l’Islande et forcé d’emménager à 30 ans dans un immeuble flambant neuf de Reykjavik. Écrire un roman policier islandais, c’est presque impossible sans aborder cet épisode, qui est fondamental dans l’histoire de l’Islande et qui habite encore très fortement la psyché des Islandais. »

C’est peut-être aussi le roman où Indridason affine le mieux la relation de complicité, striée de tensions, entre Erlendur et son jeune collègue Sigurdur Oli, des personnalités antagonistes qui s’aiment bien et se châtient bien. L’un est amoureux de l’Islande du passé, l’autre rompu à une vision tout américaine du monde. « Pour Erlendur, le plus important est de regarder dans le rétroviseur et de revisiter le passé en quête de réponses pour analyser le présent, explique Indridason. Il ne s’est d’ailleurs jamais vraiment intégré à l’urbaine et fortunée Reykjavik. Car cette Islande ultra-riche, dominante dans l’Atlantique Nord, a engendré toute une génération de laissés-pour-compte, des grands oubliés de la modernité, dont le mode de vie a été écrasé. »

Comme Erlendur, Arnaldur Indridason se prend de compassion pour ces âmes paysannes égarées. « J’avoue, je ressemble bien davantage à ce vieux Erlendur qu’à Sigurdur Oli », conclut-il avec un clin d’oeil complice.

Un choc brutal

Nous sommes à Reykjavik, quelque part au tournant du siècle, et le cadavre d’une jeune femme est retrouvé sur une tombe fleurie ; l’inspecteur Erlendur est chargé de l’affaire. La victime est une junkie et bientôt les noms d’hommes très en vue surgissent dans l’enquête. On rencontre ici des prostituées, des droguées, des petits mafieux violents… et d’autres beaucoup plus raffinés, mêlés à ceux qui ont changé le cours des choses et de la vie des Islandais ordinaires en transformant le pays, souvent à la suite de manoeuvres à la limite de la légalité. Après sa Trilogie des ombres racontant la transformation brutale de l’Islande autour de la Seconde Guerre mondiale, Indridason retrace ici les implications tragiques de la rapide mutation de ce petit pays de l’Atlantique Nord. Mais qui se soucie de savoir qu’une nation est en train de perdre son âme quand la prospérité est au rendez-vous ? Et surtout quand seuls les plus faibles semblent en payer le prix ? Michel Bélair

Les roses de la nuit

★★★ 1/2

Arnaldur Indridason, traduit de l’Islandais par Éric Boury, Métailié Noir, Paris, 2019, 248 pages. En librairies le 23 octobre.