«Mes années hétéro»: œuvre de mémoire

La vie de Rémi comprend des îlots de bonheur, mais son existence est généralement malheureuse, solitaire, marquée par une douleur sourde, constante.
Photo: Hugues Barthe La vie de Rémi comprend des îlots de bonheur, mais son existence est généralement malheureuse, solitaire, marquée par une douleur sourde, constante.

Paru en 2007 aux Éditions Hachette, Dans la peau d’un jeune homo décrivait les étapes de la sortie du placard d’un sympathique garçon de 14 ans prénommé Hugo. Précisons que c’est après avoir lu un entretien avec le sociologue québécois Michel Dorais, où il était notamment question du taux effarant de suicides chez les jeunes homosexuels, que l’auteur de bande dessinée français Hugues Barthe a entrepris d’aborder ce sujet, non sans puiser dans sa propre adolescence, avec un habile mélange de sérieux et de légèreté.

Cet automne, aux Éditions Delcourt, l’auteur né en 1965 offre Mes années hétéro, une fiction réalisée à partir de témoignages d’hommes gais ayant appartenu à « la génération d’avant la dépénalisation de l’homosexualité ». Rappelons que l’on considère que l’homosexualité a été dépénalisée en France au moment où l’État a mis fin à la discrimination dans l’âge de la majorité sexuelle, une mesure instaurée sous la présidence de Mitterrand en 1982.

Quête de conformité

Le narrateur, Rémi, est né dans une petite ville de Normandie dans les années 1950. Marié à Brigitte, qu’il a connue lorsqu’il était âgé de 17 ans, il est le père de deux « trésors de filles ». « Mais, explique-t-il, je n’avais fait que suivre un chemin tout tracé. Je savais qu’un jour je craquerais. »

Par les yeux de Rémi, d’abord enfant, puis adolescent, ensuite adulte et finalement vieillissant, la bande dessinée donne à observer une société en pleine mutation, surtout en ce qui concerne la religion, la vie de couple, la sexualité, la contraception et l’avortement. Dans un style épuré, avec un trait délicat, des cases en subtiles nuances de gris, Hugues Barthe rend compte des principales étapes de la quête de conformité de son héros : collège, régiment, mariage, paternité et travail. « Se comporter comme un homme… C’était depuis longtemps ma grande préoccupation. »

Par endroits, le réalisme s’estompe au profit d’émouvantes représentations symboliques de la psyché du personnage. Il lui arrive notamment de prendre l’apparence d’un chien — celui de son enfance —, une version en quelque sorte plus authentique de lui-même, plus près de ses instincts, plus courageuse.

Goûter au bonheur

La vie de Rémi comprend des îlots de bonheur, quelques moments d’érotisme à la dérobée, de brefs instants de plaisir dans un bois ou un jardin, mais son existence est généralement malheureuse, solitaire, marquée par une douleur sourde, constante. Jusqu’au jour où, dans la trentaine, il rencontre Pascal, brocanteur, découvre l’amour et s’installe avec lui. « Pour la première fois depuis longtemps, je me suis endormi avec la certitude que tout irait bien. »

C’est le début d’une nouvelle vie, mais aussi d’une nouvelle ère, qui culminera en quelque sorte avec la loi du mariage pour tous en 2013. Intime et politique, individuel et historique, œuvre de mémoire rendant compte du chemin parcouru tout en fixant l’horizon, le livre d’Hugues Barthe est instructif, émouvant, assurément à même d’inspirer celles et ceux qui constituent aujourd’hui l’avenir de la communauté LGBTQ+.

 

Mes années hétéro

★★★★

Hugues Barthe, Delcourt « Encrages », Paris, 2019, 192 pages