«Atmore Alabama»: trou noir

Alexandre Civico nous raconte une histoire terrible dans un style d’une redoutable efficacité.
Photo: Barbara Tajan Alexandre Civico nous raconte une histoire terrible dans un style d’une redoutable efficacité.

On ne connaît même pas son nom ; à peine saura-t-on qu’il est Français. Ce que l’on sait, c’est qu’il a les yeux noyés dans une tristesse indicible, et les plus perspicaces devineront peut-être qu’il arrive à Atmore, en Alabama, pour se rapprocher de la mort. Il passera du moins 33 longs jours dans cette petite ville perdue du Deep South, symbole même de la décadence américaine, avant de « péter une coche » et de rencontrer son destin, comme on l’écrit sur les quatrièmes de couverture.

En marchant — ce qui le fait tout de suite paraître bizarre dans le coin — et en roulant dans sa voiture louée, il semble ne pas pouvoir s’empêcher de rôder autour du pénitencier fédéral, le W. C. Holman Correctional Facility, où un certain A. F. attend dans le couloir de la mort. Difficile de savoir ce qu’il fait là, ce qu’il attend, pourquoi il reste là et se procure une arme dont il ne se servira même pas. Par la bande, on le verra rencontrer des personnages aussi éteints, aussi profondément détruits et lessivés que lui, Ève, Mae et Betty, et tisser des liens de presque intimité avec eux.

 

Par bribes disséminées çà et là dans le récit, on apprendra aussi qu’il a tout perdu puis tout quitté : femme, enfant, travail, pays. Et surtout qu’il est habité par un désespoir sans issue. Absolument. Par petites touches, on comprend que le monde décrépit, sans âme et sans espoir dans lequel il est venu s’enferrer est une sorte de miroir du chaos sans limites qui l’habite. Un peu comme s’il espérait trouver là une galaxie de corps pourtant pas célestes à la recherche inconsciente du trou noir qui viendra enfin l’avaler.

Alexandre Civico nous raconte cette histoire terrible dans un style d’une redoutable efficacité ; soyez prévenus, on ne peut sortir de ce livre qu’avec des bleus à l’âme. Après avoir dirigé le collectif d’auteurs français Inculte avant sa liquidation en 2014 — Actes Sud en a repris le fonds d’édition —, il en est à son troisième roman avec cette dérangeante plongée dans l’Amérique profonde, un livre marquant. Dérangeant.

Ce drame ordinaire de la dissolution quotidienne s’écrit dans une langue dépouillée, sans artifices, crue et directe ; souvent, même les signes de ponctuation sont escamotés quand ils ne sont pas essentiels à la compréhension du texte. Pas un mot, pas un détail de trop ici. Tout est serré, essentiel, étouffant. Comme si Civico avait tenu à ce que le lecteur saisisse tout de suite qu’il n’y aura pas de happy end, pas même d’issue à cette tristesse qui coule de chacune des pages de ce livre impitoyable.

Aucune hésitation possible : Atmore Alabama fait partie de ces rares découvertes fortuites absolumentessentielles.

 

Extrait d’«Atmore Alabama»

Quand ils nous ont raconté ça, les flics, à moi et à la mère de la petite, ils étaient excités, ils avaient bu à grands traits la coupe de la vengeance avant de venir nous l’offrir. Ils étaient, oui, heureux d’offrir cette mort de plus, cette punition. J’ai demandé, comment savez-vous que c’est lui ? C’est la femme flic qui a répondu, on a trouvé le téléphone de la petite dans la maison, sans la puce, mais c’était bien son téléphone. J’ai demandé, comment vous savez qu’il ne l’a pas trouvé dans les bois ? C’était lui, a répondu la femme. Il a brûlé la carte SIM et a emporté le téléphone. Vous n’en savez rien. C’était lui. Elle a ajouté, c’est fini, en posant sa main sur mon avant-bras. Je l’ai repoussée. J’ai dit, comment voulez-vous que ce soit fini ? Comment voulez-vous que ça finisse jamais ? Les deux flics sont repartis, la tête basse et la coupe de la vengeance entre leurs mains tremblantes. La mère de la petite s’est jetée sur moi aussitôt la porte refermée. Ordure. Tu me la retires encore une fois. Ordure. Puis elle est partie et n’est plus jamais revenue. Je suis resté seul dans l’appartement. Avec quelques fantômes. Le chat est mort d’ennui. Je l’ai fait incinérer par le vétérinaire.

Atmore Alabama

★★★★

Alexandre Civico, Actes Sud (Actes noirs), Arles, 2019, 145 pages