«La neuvième tombe»: trompe-l’oeil et porte-à-faux

Stefan Ahnhem sait indiscutablement raconter des histoires improbables.
Photo: Thron Ullberg Stefan Ahnhem sait indiscutablement raconter des histoires improbables.

Qu’est-ce qui explique le comportement d’un tueur en série ? Ou plutôt : est-il possible d’expliquer des gestes d’une boucherie sans nom répétés ad nauseam ? C’est la question que se posent les enquêteurs de la brigade criminelle de Stockholm en découvrant, à quelques semaines de Noël, une série de meurtres tout aussi atroces qu’inexplicables.

En fait, c’est lorsque le ministre de la Justice disparaît que les choses s’accélèrent. La fonction du personnage précipite un peu les choses et l’équipe de Fabian Risk, à la brigade criminelle, retrouve le corps mutilé de l’homme politique dans les entrailles du parlement.

Comme certaines parties du corps sont manquantes, le policier se rend tout de suite compte de certaines similitudes avec une vieille affaire impliquant un tueur… cannibale.

En même temps ou presque, deux assassinats tout aussi horribles sont commis au Danemark : les corps d’un animateur de télé et de sa femme sont retrouvés, littéralement découpés en morceaux.

La méthode n’est pas la même, mais ici aussi, une enquêtrice, Dunja Hougaard, soupçonne qu’elle a affaire à un tueur en série. Sans que les deux policiers se rencontrent jamais, ni même qu’ils se parlent d’une façon ou d’une autre, ils ont tous les deux compris que, de chaque côté du détroit de l’Øresund, quelqu’un s’est mis sérieusement à l’ouvrage.

De son côté, Risk retrouve les façons de faire d’un criminel traité à l’institut psychiatrique et sous surveillance médicale ; en fouillant son appartement, il trouve assez de preuves pour l’arrêter.

Mais l’homme nie et Risk comprend qu’il est effectivement innocent… et il veut rouvrir l’enquête pour trouver le véritable coupable. Étrangement, Dunja Hougaard arrivera aux mêmes conclusions à Copenhague après avoir de justesse échappé à une mort horrible.

Des deux côtés, leurs supérieurs refusent : on a retrouvé et éliminé deux dangereux tueurs en série et l’affaire est close. Point final. Le lecteur sera le seul à savoir que les deux enquêteurs ont raison…

Sous ce récit d’horreur en porte-à-faux à volets multiples se cache une histoire d’amour impossible à la Wajdi Mouawad ; celle d’un jeune Israélien tombé follement amoureux d’une belle Palestinienne et qui se retrouvera, pour cela précisément, la tête criblée de balles… et le corps vidé de ses organes.

Là est la clé de toute l’affaire et rien ne le laisse deviner avant que l’on comprenne enfin ce qui s’est passé pendant plus de 650 pages.

Stefan Ahnhem sait indiscutablement raconter des histoires improbables ; son style vif et précis, son sens du détail, ses phrases courtes et le découpage serré des chapitres de l’intrigue — ce que rend remarquablement la traductrice —, tout cela contribue à mener le lecteur en bateau.

Et lorsque la lumière se fait et que l’on saisit les implications du prologue — qui se déroule une bonne dizaine d’années avant toute cette histoire de meurtres en série —, il est trop tard : la boucle est bouclée. Chapeau.

Si ce livre n’était pas truffé de passages sanglants et apparemment gratuits, on le recommanderait sans hésiter à tous ceux qui souhaitent raconter une histoire tordue. Vivement la suite.

Extrait de «La neuvième tombe»

La femme avança de son petit pas entravé. Mais au lieu de s’approcher du cadenas du box devant lequel ils se trouvaient, elle bifurqua vers le box voisin. Fabian n’y comprenait rien. Il fallut qu’elle pose le boîtier sur le cadenas du box d’à côté et tape dessus le code à quatre chiffres qui permettait de l’ouvrir pour qu’il réalise qu’elle était également locataire de celui-là. Et surtout qu’il y avait tout le temps eu une autre victime à quelques mètres, de l’autre côté d’une mince paroi métallique.

Ensuite, tout alla extrêmement vite.

Un moteur de portail démarra et ils virent la porte commencer à se lever doucement sous leurs yeux. À la même seconde, Shahin se jeta par terre et avant que quiconque ait eu le temps de réagir, elle avait roulé sous la porte qui était en train de redescendre.

« Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? ! » Hurla Thomas en saisissant des deux mains le bas du volet pour l’empêcher de se refermer complètement. « Putain, c’est pas vrai ! »

C’était déjà trop tard. […]

Fabian resta figé. Il avait un sombre pressentiment de ce qui était en train de se passer de l’autre côté de la porte. Mais il n’avait pas envie d’en parler aux autres…

La neuvième tombe

★★★ 1/2

Stefan Ahnhem, traduit du suédois par Caroline Berg, Albin Michel, Paris, 2019, 662 pages