«Tempêtes»: au coeur de cet enfer qu’enflamme la peur

Andrée A. Michaud signe avec «Tempêtes» un thriller métaphysique.
Photo: Annick Sauvé Le Devoir Andrée A. Michaud signe avec «Tempêtes» un thriller métaphysique.

Du whisky, des cigarettes, un Québec où les serveuses de snack-bar n’attendent même pas que vous commandiez un café pour vous servir un café, et où des habitués à la mine glauque, au fond du restaurant, semblent fomenter les pires scénarios derrière leurs frites sauce. Même si son nom n’était pas inscrit sur la couverture, vous devineriez sans doute rapidement que Tempêtes est le nouveau livre d’Andrée A. Michaud, auteure célébrée de Bondrée, Mirror Lake et Le ravissement.

Difficile de ne pas reconnaître d’emblée dans le paysage du Massif bleu — « cette montagne de laquelle se dégage une impénétrable froideur » que la narratrice rebaptisera Cold Mountain — ceux du village de Saint-Sébastien-de-Frontenac, à la frontière de l’Estrie et de la Beauce, là où travaille et vit la romancière. « J’ai toujours cru que les peurs qui ne se rattachent à aucun objet visible sont les plus subtiles et les plus tenaces », annonce Marie en intégrant la maison que lui a léguée son oncle Adrien — mort de façon inattendue — au pied de cette montagne. Elle ne pourrait mieux pressentir ce qui l’attend : dans cette maison, des sorcières dansent aux fenêtres, des spectres émergent de partout et d’étranges hommes des neiges frappent à la porte en pleine… tempête.

Divisé en deux parties distinctes ayant peu de liens entre elles, si ce n’est une géographie, Tempêtes creuse pour l’essentiel les mêmes motifs que Routes secondaires (Québec Amérique, 2017), précédent thriller métaphysique de l’auteure dans lequel foisonnaient les doubles et où presque tous les personnages se demandaient s’ils étaient bien qui ils croyaient être.

Après avoir découvert l’écrivain Chris Julian dans une mare d’« eau rose » au bord de sa piscine, Richard Dubois n’a d’autre choix que de se rendre à Fall-Jonction (Michaud a le chic pour les noms de villages exquisément banals). En effet, Ric était le visage public de Chris — cocktails, entrevues, histoires d’un soir avec des admiratrices — pendant que Chris restait dans l’ombre. Il devra trouver au camping des Chutes rouges, décor de l’œuvre de son patron décédé, l’inspiration nécessaire à ce que Chris Julian survive à Chris Julian, et à ce qu’il puisse continuer à encaisser ses généreux chèques de droits d’auteur.

Les frontières entre la vie et la mort, la fiction et la réalité, le passé et le présent, les craintes légitimes et le délire sont donc ici plus que jamais poreuses.

Andrée A. Michaud écrit d’ailleurs sans doute ses meilleures pages lorsque l’action est — en apparence — au neutre, et que sa narratrice Marie laisse son imagination, tyrannisée par la frayeur, partir en vrille. Le théâtre de sa psyché prise d’assaut par l’angoisse est en soi un cinéma d’horreur lorsqu’il se transforme en « enfer qu’enflamme la peur ».

Si bien que les mécaniques du polar et du suspense, pour l’écrivaine, servent moins à mettre en scène des criminels aux desseins sinistres qu’à rappeler que c’est la mort qui se terre derrière tous nos effrois et qu’il est inutile de tenter d’y échapper.

Tempêtes

★★★ 1/2

Andrée A. Michaud Québec Amérique Montréal, 2019, 360 pages