La hantise des forêts abitibiennes

François Lévesque alterne entre le policier, l’épouvante, le fantastique et le noir.
Photo: Alice Chiche Le Devoir François Lévesque alterne entre le policier, l’épouvante, le fantastique et le noir.

Depuis la parution de son premier roman, Matshi, l’esprit du lac, en 2008, François Lévesque fait montre d’une productivité qui n’a rien à envier aux Michel Tremblay et Simon Boulerice de ce monde.

En plus d’écrire quotidiennement dans les pages Cinéma du Devoir, il publie près d’un bouquin par année, flirtant en alternance avec le policier, l’épouvante, le fantastique et le noir. « L’écriture est le seul département de ma vie où je suis discipliné », avoue-t-il en esquissant un sourire coupable, attablé dans un café du Village gai.

« Le fait d’être critique de cinéma, de disposer d’un temps limité pour rendre mes articles, d’être obligé d’écrire, peu importe mon degré d’inspiration, m’a imposé une certaine rigueur. La machine est toujours huilée, prête à se mettre en marche. Lorsque je me consacre à un roman, je rédige souvent la première mouture en un seul jet, l’espace d’un long week-end. Je persévère pour faire avancer l’intrigue, et je retravaille après. »

Souvenirs de jeunesse

Sa nouvelle offrande, Le Nord retrouvé, constitue la touche finale de sa « Trilogie boréale », trois romans parfaitement autonomes, reliés par des thématiques et des ambiances similaires, et portés par une exploration stylistique plus exigeante et réfléchie.

« L’idée de la trilogie est venue bien après la rédaction du premier tome, poursuit l’auteur. Tout a commencé par un besoin très fort d’explorer de nouvelles avenues stylistiques, d’expérimenter davantage avec la forme, le rythme et la respiration dans une pensée plus poétique. »

La récurrence de certains thèmes — les tourments de l’adolescence, la hantise du passé et de la mort — ainsi que l’emprise des conifères abitibiens dans son imaginaire ont tôt fait de révéler des liens indéniables entre les histoires qui germaient en lui. « J’ai ces épinettes noires tatouées sur le cœur », révèle François Lévesque en posant sa main d’un air solennel sur sa poitrine.

Ce troisième tome, qui raconte la solitude des habitants d’une ville minière autrefois prospère, est avant tout une histoire d’amour : celle de Jonathan et Mikael, de jeunes adolescents éperdument amoureux, dont la relation sera brusquement interrompue par la disparition du second.

Des années plus tard, la figure spectrale du jeune Autochtone continue de hanter les lieux et les esprits de ceux qui l’ont vu être.

« C’est l’histoire d’un amour qui survit au temps et à la mort, poursuit l’auteur. Comme j’ai l’imaginaire que j’ai, ça se passe dans une ambiance auréolée de mystère, avec des relents de fantastique. La force de ce lien amoureux fait en sorte que la présence de Mikael ne s’estompe jamais de l’esprit des villageois, de leur culpabilité. »

Car pour plusieurs, Mikael, constamment victime de moqueries et d’intimidation, soupçonné de nombreux gestes criminels, aurait mieux fait de demeurer dans sa réserve et de restreindre ses ambitions.

« Ce n’est pas autobiographique, mais c’est assurément mon roman le plus intime. À partir de l’âge de huit ans, j’ai commencé à me faire intimider verbalement et physiquement. Pendant que je me faisais traiter de tapette, les enfants autochtones de mon école subissaient aussi des railleries. Il s’est alors passé quelque chose de fondamental dans ma compréhension du monde. Sans vouloir comparer ma douleur à la leur, disons que j’ai compris assez tôt les mécanismes de l’ostracisme. »

Certains fantômes se glissent également à travers la figure de Mikael. « Une de mes amies au secondaire, Geneviève, partie beaucoup trop tôt, a inspiré le personnage, raconte l’écrivain, visiblement ému. Ce regard ambitieux, cette volonté de fuir pour trouver des réponses, cette incapacité à trouver la paix, c’est un regard que j’ai connu. »

À la mention de ces souvenirs, François Lévesque se ressaisit, et précise que son adolescence, bien que loin d’avoir été un long fleuve tranquille, est également la source de merveilleuses amitiés et d’aventures inoubliables. « Les difficultés, j’essaie de les transformer en force, en moteurs créatifs. »

Parmi ses meilleurs moments, la découverte du cinéma d’horreur et de la littérature policière et d’épouvante, influences qui se reflètent dans la plupart de ses œuvres.

« J’aime les mécanismes narratifs utilisés dans la littérature de genre, qui permettent de raconter une histoire et de mener les gens en bateau. Mais, ce qui m’intéresse le plus, c’est le volet psychologique, la construction de personnages plausibles et intéressants. »

Littérature et cinéma

Les références littéraires et cinématographiques sont légion dans ses romans. Dans Le Nord retrouvé, pour atteindre le ton mélancolique désiré, l’écrivain s’est plongé dans le célèbre Les fous de Bassan d’Anne Hébert — « l’une des plus belles choses que j’ai lues de ma vie » — ainsi que dans les trames sonores de films d’horreur des années 1980, parmi lesquels L’enfant du diable, Le fantôme de Milburn et Psychose II.

Parlant de cinéma, une productrice a d’ores et déjà acquis les droits des deux précédents volets de la Trilogie boréale, dans l’espoir de les adapter sur grand écran.

« Mais tout cela demeure très embryonnaire. C’est un beau projet, mais qui sait s’il se réalisera ? »

Le Nord retrouvé
★★★
François Lévesque, Tête première, Montréal, 2019, 264 pages


Dans une ville minière autrefois prospère, Maurice, Gilbert et Suzelle combattent leurs démons, enclavés dans la solitude, le silence et l’hypocrisie. Alors que Maurice perd doucement pied, assailli par des symptômes de démence, son fils unique, Jonathan, fait son grand retour dans le Nord, espérant faire la paix avec ce père, cet inconnu à qui il n’a jamais su s’ouvrir. Avec lui resurgissent les souvenirs douloureux de la disparition de Mikael, son amant, jeune Autochtone disparu depuis plus de vingt ans. Comme à son habitude, François Lévesque tisse habilement les fils de son intrigue et transmet de manière presque cinématographique l’oppression et l’isolement des forêts abitibiennes, entraînant le lecteur dans les surprenants dédales de son imaginaire teinté de mystères et d’ombres spectrales. La plume, plus rythmée et poétique, ne fait plus qu’une avec les pensées diffuses, la culpabilité intermittente et les rêves éveillés de personnages d’une grande humanité.