«Jours d'attente»: brûler de l'intérieur

Détail d’une planche tirée de «Jours d'attente»
Photo: La Pastèque Détail d’une planche tirée de «Jours d'attente»

Alors que la Seconde Guerre mondiale n’en finit plus de finir, un an après le décès de son père, le déserteur Jérôme Beauvais est réfugié chez son grand-père, homme taciturne et solitaire habitant avec son chien. Celui-ci vit, reclus, dans une maison au passé trouble, cachée dans le fin fond de la forêt estrienne, une vieille cabane qui a grand besoin de rénovations, à la suite d’un incendie qui l’a partiellement endommagée.

Voilà donc la prémisse de Jours d’attente, un récit signé Thomas Desaulniers-Brousseau pour le scénario et Simon Leclerc aux dessins, amis depuis longtemps et qui livrent, ici, ce qu’on espère être le début d’une longue et fructueuse collaboration.

 

Ce qui frappe, d’entrée de jeu, ce sont les magnifiques planches de Leclerc qui évoquent la nature telle qu’elle aurait pu être représentée par un peintre de la trempe de Tom Thomson qui aurait découvert l’expressionnisme avant le temps. Une ligne précise sur des fonds qui jouent dans les palettes fauves, réalisés à la gouache et au pastel à l’huile, qui servent admirablement un récit teinté de mystère et de lourdeur. C’est beau.

Un récit qui, d’ailleurs, aurait pu s’enliser dans sa forme lente et contemplative, ce qui passe près de se produire en plein milieu de l’histoire, mais, heureusement, Desaulniers-Brousseau réussit à le relancer adroitement en y ajoutant l’histoire assez particulière de cette maison au passé troublant. Parce que, évidemment, on ne plante pas une cabane en plein milieu des bois sans y ajouter un tantinet de réalisme magique…

Or, ce qui demeure le plus intéressant, c’est la manière qu’ont les deux collaborateurs de montrer au lieu de dire. On évoque et on montre les personnages dans des situations qui leur permettent de se révéler peu à peu, sans passer de temps à expliquer. Et ça, c’est parce que les personnages, particulièrement ceux de Jérôme et de son grand-père, sont adroitement construits. Thomas Desaulniers-Brousseau a étudié le cinéma, et cela paraît !

De plus, on ressent toute l’usure et la lourdeur de cette guerre qui n’en finit plus de finir, et dont on suit la progression par les bulletins d’informations diffusés à la radio, et de cette petite ville qui cache ses petits drames, dont ceux qui hantent cette fameuse maisonnette dont personne ne voulait et qui servira de métaphore à la transformation, psychologique et physique, de Jérôme.

Publié originalement en anglais sous le titre de Idle Days, à la fin de l’été 2018, Jours d’attente est une belle réussite sur tous les fronts et mérite amplement que l’on prenne le temps de s’y plonger, plusieurs fois ! La première pour le plaisir de l’histoire, les autres, tout simplement pour vagabonder dans les magnifiques illustrations. Et qui sait, peut-être que les fantômes qui hantent cette maison sont bel et bien réels ?

 

Jours d’attente

★★★★

Thomas Desaulniers-Brousseau et Simon Leclerc, La Pastèque, Montréal, 2019, 272 pages