«Crime et délice»: cuisine américaine

Jonathan Kellerman revient pour son 30e roman.
Photo: Joan Allen Jonathan Kellerman revient pour son 30e roman.

Il y a longtemps que la télévision américaine fait son beurre avec des séries policières… et la venue des Netflix, Bravo et autres Hulu n’y a certes rien changé. C’est d’ailleurs précisément en suivant la recette de base de l’enquête type que Jonathan Kellerman a fait sa réputation, et ce 30e roman en est une illustration concrète.

Kellerman met d’abord en scène un couple d’enquêteurs hors norme qui revient régulièrement dans ses livres : un lieutenant de police (Sturgis), plus très jeune et homosexuel, et un psychiatre du même âge (Delaware) attaché aux services de police de Los Angeles. Cultivés, sympathiques, bons vivants, tous deux arrivent à supporter la dure réalité criminelle de la mégalopole grâce à leur sens de l’humour et à la profonde amitié qui les unit. Les voici confrontés ici à un tueur en série qui a des prétentions culinaires…

D’une fausse piste à l’autre

Le tueur laisse en effet près de ses victimes une table dressée : couverts bien rangés, verres sur pied, bouteille de vin, assiette servie, salade, petits plats dans les grands, etc. C’est du moins, quand tout s’amorce, le décor dans lequel est retrouvé le corps d’une femme dans un quartier plutôt tranquille de la ville : Sturgis a beau fouiller et revoir tous les éléments de l’enquête, il ne trouve rien et l’affaire stagne.

Il fait alors appel à son ami Alex Delaware et ils commencent tous deux à tracer le profil psychologique du tueur comme s’ils discutaient du dernier match des Rams ou de la température. Ils auront bien besoin de cette distance parce que les cadavres se multiplient, tout comme les repas mortuaires qui semblent s’adapter chaque fois à la condition sociale de la victime. Du repas végane ou du filet de saumon à la côte de bœuf, tout y passe…

Avec les deux enquêteurs, on suivra ainsi une série de fausses pistes aussi prometteuses les unes que les autres… jusqu’à ce qu’elles se dégonflent toutes. Puis, presque par hasard, tout débloque ; en suivant cette fois la piste des tatouages de l’une des victimes, on identifie enfin le tueur, et la chasse commence. Mais nous sommes à Los Angeles (et à la page 250 ou presque) et deux ou trois autres cadavres s’ajouteront avant que l’on puisse vraiment clore l’enquête. Ouf.

Tout cela relève en quelque sorte du charme discret du convenu ; il suffit de suivre la recette, d’ajouter les bons ingrédients au bon moment et de faire confiance tout autant aux réflexes de l’écrivain chevronné qu’à la bonne volonté du lecteur. Rajoutez quelques trajets pittoresques entre le centre-ville et Santa Barbara, beaucoup d’hémoglobine et quelques considérations générales sur le rythme trépidant des hipsters et le tour est joué.

On notera toutefois une traduction très franco-française souvent horripilante où le verlan, à force de « chelou », « zarbi » ou « vénère », prend vraiment beaucoup trop de place dans un livre dont l’action se déroule tout de même en Californie. M’enfin, on ne chicanera pas en plus sur la couleur de la cuisine…

Extrait de «Crime et délice»

Il fit quelques pas, pivota et revint vers moi.

— Le repas, la mise en scène… en voyant tous ces objets, une idée m’est venue. Disposer la dépouille, créer une sorte de tableau, c’est un peu ce que font les taxidermistes, non ? On pourrait imaginer que Fellinger, ou quelqu’un d’autre, ait connu DiMargio par ce hobby, et qu’il ait décidé de la prendre comme spécimen.

— Quelqu’un d’autre ? Tu as des doutes concernant l’avocat ?

— Avoir le temps pour cogiter, ça sème toujours le doute. La surveillance n’a rien donné et, soyons honnêtes, nous ne parlons que de supposition à son sujet. Bon, dit-il en écrasant son mégot sous son talon, une nouvelle famille à prévenir, c’est la joie ! On a tout de même progressé : s’il y avait de la viande ou du poisson au menu, on peut sans doute rayer les véganes de la liste des suspects.

 

Crime et délice

★★ 1/2

Jonathan Kellerman, traduit de l’américain par Frédéric Grellier, Seuil, Paris 2019, 360 pages