Ancrer son univers

L’ecrivaine Audrée Whilelmy
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’ecrivaine Audrée Whilelmy
L’univers de l’auteure Audrée Wilhelmy, bien qu’empreint de la vivacité fauve des forêts et teinté de l’étrangeté et du réalisme magique des contes, est pour elle si tangible qu’il prend vie jusque dans son appartement situé en plein coeur de Montréal, où elle nous accueille pour discuter de la parution de son dernier roman, Blanc résine.

Les orchidées qui bordent les immenses fenêtres, les plantes grimpantes qui trônent au sommet des bibliothèques et même le majestueux hosta gorgé de sève, qui tourne ses grandes feuilles vertes vers la lumière, portent les prénoms des Mercredi Fugère, Constance Bloom et autres victimes de l’imaginaire rugueux et organique de l’écrivaine.

« Comme dans la nature, mes personnages retournent à la terre et continuent à vivre et à m’habiter sous une nouvelle forme », souligne-t-elle.

Jamais, toutefois, un personnage n’aura hanté son esprit autant que Daã, héroïne sauvageonne et un brin sorcière de Blanc résine, que la liberté, la fougue et l’amour ne mettront pas à l’abri de la tragédie. « J’ai tellement pleuré en écrivant ce livre. Ça ne m’était jamais arrivé. C’est très inhabituel dans mon processus de création de me sentir aussi investie. Il faut dire que Daã, autant dans son rapport à la parole qu’à la nature, est très proche de ma relation avec l’écriture. »

Car, au contact des pins, des ruisseaux et du vent, la mystérieuse femme se laisse gagner par l’appétit des rivières. Son âme gonfle et s’épanche pour devenir plus faste que les « loups, renards, lièvres et caribous qui arpentent son sillage ». Sa peau se couvre de feuilles, les pygargues nichent dans sa tignasse emmêlée. « Elle foisonne, envahie par cette énergie qui la traverse, précise Audrée Wilhelmy. C’est la même chose lorsque j’écris, cette impression d’envahissement et d’abandon. »

Daã, c’est la mère de la rustre et créative Noé, héroïne de deux de ses précédents romans, abandonnée dès la naissance ; un personnage si singulier que l’idée de remonter à ses origines hantait la romancière depuis un moment. « J’ai compris que mes livres formaient un seul et même univers seulement lors de l’écriture du troisième, Le corps des bêtes. Blanc résine est devenu un outil narratif pour justifier l’acte d’une mère qui abandonne son enfant, mais aussi pour expliquer les pouvoirs extraordinaires de sa descendance. »

Comme Daã est le fruit de 24 mères, 24 femmes maîtresses d’un couvent aux confins de la forêt boréale, ce nouveau roman constitue dorénavant le point de départ de tous les autres, l’origine de cette lignée de femmes et de soeurs qui ne font qu’une avec la faune et la flore.

Déjà, Blanc résine se distingue de ses prédécesseurs. Alors que ces derniers s’inspiraient du conte Barbe-Bleue, du mythe de Salomé et d’autres récits païens, ce nouveau roman, plus narratif et linéaire, est davantage construit autour d’enjeux : le féminisme, la sororité, le paganisme et la marginalité. « Avec ce roman, j’ai l’impression de poser les assises d’une mythologie personnelle. En situant mon univers à l’extérieur de notre réalité, je peux aborder ces questions de façon plus ludique, plus organique, sans tenir compte du contexte légal, psychologique ou social. Je peux donner un sens à ce qui n’en a pas. »
 

Amour et sororité


Cette nouvelle offrande est avant tout une grande réflexion sur l’amour, les sacrifices et les malentendus qu’il suppose. À quelques pas du couvent où Daã a grandi, une ouvrière de la mine Kohle Co. meurt en donnant naissance à un poupon albinos. Son père, déterminé à lui offrir une vie exempte de misère, se tuera au travail pour lui permettre d’accéder à des études de médecine. Ces êtres dissemblables, Daã et Laure, se rencontreront pour mieux se fuir, s’aimeront pour mieux se perdre. De leur union contradictoire éclora une descendance aux odeurs de taïga. Élevée par 24 femmes libres et affranchies, Daã fait sien le pouvoir des plantes.

Aux villageoises, elle offre la chance de se réapproprier leur corps et leur vie. « Daã ne milite pas pour que les autres vivent comme elle. Elle leur donne les outils, les histoires pour leur permettre d’être ce qu’elles veulent et de reprendre le contrôle de leur récit. Ça représente ce que j’ai envie de construire pour les femmes en littérature : un espace où l’on peut se serrer les coudes et soutenir l’émergence de nouvelles voix. »

Cet objectif est en voie de devenir réalité grâce au Parlement des écrivaines francophones, dont la première rencontre a réuni l’automne dernier, à Orléans, plus de 70 écrivaines de partout à travers la Francophonie. Pour Audrée Wilhelmy, cet événement a causé une véritable onde de choc.

« J’étais entourée de femmes dont la capacité à écrire et à prendre la parole est constamment brimée pour des raisons politiques, religieuses ou économiques. J’ai compris tous les obstacles qui se dressent entre les femmes et l’écriture. Pour porter la réalité du Québec, j’espère vraiment convaincre des écrivaines des Premières Nations de se joindre à moi pour les prochaines rencontres. »

D’une sensualité organique

★★★ 

Avec son quatrième roman, Blanc résine, Audrée Wilhelmy s’approprie de nouveau les mystères de la nature pour réinventer les corps et les rapports qui les unissent, défier les conventions et déjouer les attentes. On y rencontre Daã et Laure, deux êtres uniques et unis par la marge, géniteurs d’une lignée d’enfants farouches, rebelles, mythiques. Fondant les assises d’un univers dont elle seule maîtrise les codes, elle force l’abandon, l’acceptation de l’altérité, la révision des tabous. La plume, toujours sensuelle et organique, se fait plus exigeante, moins ciselée. D’un seul souffle, elle bascule entre les deux protagonistes. Tantôt, elle revêt l’énergie brute, mythique, intuitive, presque animale de Daã. Puis elle s’efface pour porter la voix de Laure, laissant place à une prose plus retenue, plus romanesque, plus analytique. Tout comme les personnages, qui prennent corps dans un élan plus romanesque, les enjeux et les réflexions se précisent, se font le reflet de la réalité, sans jamais céder leur part de mystère.

Anne-Frédérique Hébert-Dolbec

Un bric-à-brac incantatoire

★★

Deux ans après Le corps des bêtes, roman à l’équilibre parfait, poussant plus loin l’univers qu’elle brode depuis Oss, Audrée Wilhelmy nous revient avec Blanc résine, double récit de la rencontre entre une sauvageonne ancrée à la Terre-Mère et un « mâle lactescent » (un médecin albinos). Malgré la maîtrise et l’imagination dont on la sait capable, Audrée Wilhelmy fait cette fois un pas de côté tout en reculant. C’est par sa forme plus que par son sujet que le roman pose problème : Blanc résine est un long, trop long bric-à-brac incantatoire. Un fatras débordant d’inventaires, de cosmogonies et de botanique aussi prétentieux que racoleur, semé de fils qui dépassent et d’influences mal digérées. Un roman poussif et bricolé qui patauge dans sa surenchère de mots rares, argotiques ou vieillis prélevés dans les dictionnaires. Comme le parfum d’un durian trop mûr, le lyrisme capiteux et adolescent du quatrième roman d’Audrée Wilhelmy risque de rendre plus d’un lecteur nauséeux. Pénible.

Christian Desmeules

Blanc résine

Audrée Wilhelmy, Leméac, Montréal, 2019, 352 pages