«Chienne»: une enfance à quatre pattes

Dans son premier livre, Marie-Pier Lafontaine mène une charge contre la violence qui persiste envers les femmes.
Photo: Sandra Lachance Dans son premier livre, Marie-Pier Lafontaine mène une charge contre la violence qui persiste envers les femmes.
« Je voudrais que ce texte décime ma famille entière », confie la narratrice en colère de Chienne, munie de ses phrases comme d’une arme, matraquant à froid et sans larmes la mémoire familiale.

Court roman transgressif, qui se définit comme une « autofiction », Chienne nous livre en une série de vignettes à la violence insupportable, une prise de parole démultipliée par les années de traumatisme et de silence : « Parmi toutes les lois du père, il y en avait une d’ordre capital : ne pas raconter. »
 

Elle a choisi de raconter, au contraire, même si la peur leur avait « été inculquée avant même le mot pour la nommer ». Y compris la peur de ne pas être crue. « On se dira que j’ai exagéré ou menti. Et toutes les personnes qui me diront que j’ai exagéré ou menti seront mon père. Je ressentirai l’urgence, à chaque fois, de leur planter un couteau dans la gorge. »

Premier livre de Marie-Pier Lafontaine, née en 1988, Chienne est le produit d’un mémoire de maîtrise en création. La narratrice, jamais nommée dans les 114 pages du roman, y raconte avoir grandi sous le joug d’un père monstrueux, libidineux, violent, qui imposait à sa famille — surtout aux deux plus jeunes filles parmi ses neuf enfants, « neuf vies brisées chacune à leur manière par le même monstre à deux têtes » — ses obsessions sexuelles et sa haine des femmes, jouant sans finesse avec les limites de l’interdit. « Comment agresser ses enfants sans les pénétrer. »

Par exemple, lorsqu’elle avait huit ans, « l’ogre » la tenait nue et en laisse pour « jouer à la chienne ». « La laisse est en cuir marron. Abîmée par mes traces de dents. Il la range dans le même tiroir que ses ceintures et ses films pornographiques. » Japper, rapporter, sentir les fesses de sa soeur, manger ses excréments, manger sous la table dans un bol. Se laisser flatter. Battues et humiliées. Leur peur et leur douleur, raconte- t-elle, excitaient le père.

À l’autre bout de la table ou avachie devant la télévision, « assise dans son gras », avec sa lâcheté, sa complicité silencieuse, la mère y participe, elle aussi, à sa façon. Car à ses yeux, en l’absence de “contact”, l’inceste n’existe pas.

Racontant le traumatisme, évoquant les séquelles de la maltraitance dans sa vie amoureuse et sexuelle, l’auteure y mène une charge aussi contre la violence misogyne et millénaire qui persiste envers les femmes. L’écriture, ici, est une manière de survivre et de reprendre le contrôle sur son existence.

Le livre a sa force, c’est une évidence, mais en raison de son écriture par fragments — forme littéraire, quoi qu’on en dise, qui relève d’une certaine facilité —, et même si Marie- Pier Lafontaine y enchaîne les phrases très souvent percutantes, Chienne compose au final un récit décousu et affaibli.

Si la forme avait été plus forte ou équivalente à son propos, cela aurait été la marque d’un grand livre. Malgré l’horreur, on reste plutôt avec l’impression d’être devant un projet inabouti.

Chienne

★★★

Marie-Pier Lafontaine, Héliotrope, Montréal, 2019, 114 pages