L’Amazonie transcendantale

L’Amazonie, « poumon de la planète », brûle de ses cent mille feux. Par-delà l’inquiétante disparition de ce vaste écosystème qui absorbe davantage de CO2 qu’il en rejette, processus indispensable pour la survie de la planète, tout être humain raisonnable a dû réfléchir au moins une fois dans sa vie sur la bataille que la nature et l’urbain se livrent incessamment.

L’homme est un animal social, mais pas seulement, puisque l’ADN de notre esprit ne peut vivre longtemps sans le rapport étroit avec l’idée d’une origine sacrée à laquelle nous devons incessamment retourner, la nature étant justement ce qu’il y a de plus universel pour faire vibrer en nous cette idée vague, mais certes indispensable, du sens de la vie.

Le monde celtique parle des thin places, ces lieux poreux face à la transcendance où le ciel semble s’approcher davantage de la Terre. C’est sans doute ce qui explique que l’humanité, d’un bout à l’autre de la planète, possède un répertoire de lieux, de villes et de territoires saints ou sacrés où une « vibration » originelle, ressentie par un personnage illustre, un groupe, une tribu ou un peuple, sera préservée de l’oubli et transmise oralement ou par écrit, faisant de ces lieux d’émergence autre chose que des lieux seulement géographiques.

L’Amazonie est donc, en plus d’être un site naturel et sauvage, un lieu hautement symbolique dans la mesure où il est multidimensionnel et polysémique, c’est-à-dire qu’il donne à penser sur les sensations physiques, mais aussi sur les découvertes intellectuelles, culturelles et spirituelles qu’il provoque chez tous ceux qui ont eu l’occasion de côtoyer cette majestueuse forêt.

Dans un livre entièrement consacré aux lieux sacrés de la planète, Solitudes sacrées et villes saintes (Bayard), douze experts se penchent sur le lien entre ceux-ci et notre besoin d’être en relation avec eux. Le chapitre intitulé « La forêt amazonienne : une solitude sacrée peuplée de présences, un haut lieu de transcendance », que signe la théologienne, philosophe et anthropologue Elbatrina Clauteux, aide à voir plus clair sur ce qui est en train de brûler réellement sous nos yeux. L’auteure a habité, avec son mari et ses enfants, la forêt amazonienne pendant plus de dix ans. Le début de son récit est peuplé de leurs témoignages et de liens avec cet univers mystérieux et fascinant qui les a indéniablement transformés.

Ce qui en ressort, par-delà la fascination, est le sentiment d’une étrange solitude. Et c’est dans la compréhension de cette solitude que le profane peut trouver son compte. Car il n’est pas question de la même solitude qu’on peut ressentir au milieu d’une foule ou d’une forêt urbanisée. « Dans la forêt amazonienne, on se sent étrangement seul, seul avec soi-même parmi tant d’autres vivants, différant de soi ; et pourtant, on éprouve un sentiment de proximité tellement réel avec le monde minéral, végétal et animal que cela éveille une abyssale peur, même au plus authentique écologiste, aimant de la nature vierge. »

Ce qui émerge en Amazonie, peut-être plus qu’en aucun autre lieu sur la planète, c’est le constat abyssal avec lequel il nous faut désormais vivre : « je suis pour moi un inconnu ». Tous ceux qui se sont penchés un jour sur la modalité et les habitudes des peuples, des groupes et de tribus habitant l’Amazonie, à commencer par Claude Lévi-Strauss et son inclassable Tristes tropiques, disent la même chose : la forêt est un monde, un lieu de vie et de sens où, grâce au modus operandi d’un temps mythologique et cyclique, il faut constamment revenir au mythe fondateur parce qu’il détient le secret de la survie de l’homme au sein du cosmos.

Autrement dit, ce que la solitude abyssale dévoile, à nous qui avons perdu tout lien avec le sacré, c’est que la nature et la forêt, dont nous faisons indéniablement partie, nous font comprendre que nous sommes étrangers parce que nous nous sommes placés en dehors ou contre elle. Or, Elbatrina Clauteux rappelle la pensée de Heidegger, à savoir que nous sommes pure ouverture au monde par l’expérience directe au monde ambiant, commun et propre, sans quoi nous tombons dans l’insignifiance.

En plus de respirer nos déchets pour nous permettre de continuer à respirer, l’Amazonie n’est pas seulement une machine tautologique, mais plutôt le dernier lieu transcendant et immanent à la fois, dans la mesure où elle symbolise l’ouverture à la nature fondatrice. Courir à son chevet, c’est courir sauver notre propre transcendance dans l’immanente communion avec tout ce qui est autre et que l’auteure appelle transpossibilités, à savoir d’autres possibles, d’autres visions de l’humanité, d’autres façons d’habiter le monde. C’est précisément là que réside le caractère salvateur du « poumon de la planète ».

1 commentaire
  • Rose Marquis - Abonnée 15 septembre 2019 11 h 00

    Ah! l'Amazonie...

    Quel beau texte, il me donne le goût de lire Elbatrina Clauteux... Il m'a aussi fait penser au plaisir de marcher en forêt, même si ce n'est pas en Amazonie... c'est un peu loin de mon Abitibi.