Le ballet littéraire remarquable de «L’annexe»

Catherine Mavrikakis
Photo: Sandra Lachance Catherine Mavrikakis

L’imaginaire de Catherine Mavrikakis se joue des attentes comme des contraintes d’espace, de temps et autres lois physiques élémentaires, repoussant continuellement les frontières que quiconque voudrait ériger pour délimiter l’étendue de son registre et de son potentiel créatif. L’annexe, son dernier roman, ne fait pas exception à la règle.

Omniprésence de la mort, culpabilité sans cesse titillée par les fantômes du passé, colère sourde, multiples mises en abyme littéraires… des thèmes récurrents, peut-être, mais portés par une universalité qui permet la fantaisie, la déraison et l’exubérance inhérentes à l’œuvre de l’auteure.

 

Constamment en mission aux quatre coins du monde, de Londres à Tripoli, en passant par Tel-Aviv, Anna se considère comme une apatride. Aucun lieu ne lui rappelle les douceurs de l’enfance. Elle ne se sent chez elle nulle part. Sauf, peut-être, à Amsterdam, dans l’annexe secrète où la famille d’Anne Frank vivait recluse dans l’espoir d’échapper aux camps de concentration.

Lors de l’un de ses pèlerinages dans cet abri de fortune rempli de murmures et de souvenirs bousculés par les touristes pressés, l’espionne comprend qu’elle est suivie. Cette fuite, résultat d’une erreur commise lors de sa mission précédente, force l’organisation à l’exfiltrer dans une maison de protection, dont on lui cache à dessein le lieu.

Elle y fait la connaissance de Celestino, gardien de l’annexe, féru de littérature avec qui elle entreprendra un dangereux pas de deux, exploitant les héros littéraires qui ont marqué son imaginaire pour classer, catégoriser et mieux comprendre sa nouvelle prison et la galerie de personnages resplendissants qui y évolue.

Un couple de vieillards slaves tire ses traits des héros des nouvelles de Tourgueniev ; un jeune homme nerveux et vantard devient le Charles Morel de Proulx ; une chatte de ruelles est associée à Moortje, le chat d’Anne Frank contraint à l’abandon.

Encore une fois, l’écrivaine demande au lecteur de sauter à pieds joints dans un univers qui contemple avec un sourire narquois sa propre démesure, de valser au rythme de sa plume imagée et accessible, de tendre la main à ses personnages burlesques et plus grands que nature.

Dans une langue fluide, riche en rebondissements et en questionnements exigeants, mais intelligibles, la prolifique écrivaine ne perd jamais de vue la volonté de divertir, empruntant parfois quelques chemins convenus pour maintenir la tension et l’efficacité narrative.

Cet astucieux sens du rythme, cette précision géométrique permettent d’éconduire la migraine que menacent d’occasionner les considérables — mais conventionnelles — références littéraires qui peuplent le roman sans jamais l’alourdir. Un ballet enlevant, d’une remarquable intelligence.

Extrait de «L’annexe»

« Cette docilité à l’horaire, aux mouvements des foules, au respect des règles les plus idiotes, je ne la connaissais que trop. Elle m’écoeurait profondément comme elle me dégoûterait encore aujourd’hui, si j’allais faire la queue dans un musée. Les humains respectent les règlements, ils se mettent en ligne pour un billet, un morceau de viande ou la mort. Ils préfèrent se soumettre à ces apparences d’ordre plutôt que de créer le moindre chaos dans le monde. La confusion mène au pire, c’est ce que l’on nous répète, c’est ce qui est ancré dans nos chairs dès l’école. »

L’annexe

★★★ 1/2

Catherine Mavrikakis, Héliotrope, Montréal, 2019, 248 pages