Cancer et braquage avec Sorj Chalandon

Jadis grand reporter de guerre, Sorj Chalandon a passé toute sa carrière à observer l’homme occupé à faire tomber ses ennemis. Son nouveau roman, «Une joie féroce», ne déroge pas à cette constante. «Le cancer est une guerre probable pour chacun de nous», affirme l’auteur.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Jadis grand reporter de guerre, Sorj Chalandon a passé toute sa carrière à observer l’homme occupé à faire tomber ses ennemis. Son nouveau roman, «Une joie féroce», ne déroge pas à cette constante. «Le cancer est une guerre probable pour chacun de nous», affirme l’auteur.

En janvier 2018, sa femme reçoit le diagnostic redouté. Cancer du sein. Quelques mois plus tard, second abattement : il souffre lui-même d’un cancer de la prostate. Jadis grand reporter de guerre pour Libération, Sorj Chalandon a passé toute sa carrière à observer l’homme occupé à faire tomber ses ennemis. Son nouveau roman, Une joie féroce, ne déroge pas à cette constante. « Le cancer est une guerre probable pour chacun de nous », tranche-t-il. Une bonne raison de consacrer à cet « ennemi intérieur » un roman de combat, dans lequel la lumière irradie de partout, contre toute attente.

« Je ne voulais pas d’un roman de cancéreux qui rédige son journal médical », affirme Chalandon. On en est heureusement bien loin. Dans un livre bagarreur, plus intimiste que ses fresques politiques sur l’Irlande du Nord (Mon traître et Retour à Killybegs) mais jamais de moindre ampleur, l’auteur invente un groupe de femmes que le cancer mène à l’émancipation.

Quand le cancer affranchit

Dans Une joie féroce, une discrète libraire nommée Jeanne se transforme en criminelle résolue à faire triompher l’amour maternel et un certain sens de la justice. Se libérant peu à peu de ses chaînes, l’épouse fidèle et amie bienveillante sort de son carcan. Entraînée par sa nouvelle sororité de cancéreuses dans le projet fou d’un braquage d’une joaillerie, elle ose enfin être aussi vivante que les héroïnes qui meublent son quotidien de lectrice passionnée.

« Au fond, ce n’est pas un livre sur le cancer, plaide l’auteur. J’ai voulu que ces femmes franchissent fièrement des frontières qu’elles n’auraient jamais autrement franchies. » Elles dépasseront, comme le dit Chalandon, « les barrières de la légalité et de l’amoralité », et vivront pour la première fois « quelque chose de terrifiant, d’inespéré et de grandiose ».

 

Au fond, ce n’est pas un livre sur le cancer. J’ai voulu que ces femmes franchissent fièrement des frontières qu’elles n’auraient jamais autrement franchies.

À cet appétit pour le plus grand que soi s’apparie paradoxalement un goût pour les petites choses. Le sourire d’une sœur de combat. Les madeleines cuisinées par une bénévole. Les rayons du soleil sur la vitre de la voiture. Même si elle s’endurcit pour combattre la maladie, Jeanne développe une nouvelle faculté d’émerveillement. « Le cancer, c’est aussi ça, assure Chalandon. Une vraie sensation d’éveil ! Jeanne regarde d’un œil ému les canards dans l’étang, avec une intensité qu’elle n’a jamais ressentie auparavant. Comme le faisait ma femme en route vers ses traitements de chimio et comme je l’ai fait à mon tour quelques semaines plus tard. »

Girl power

Comme pour s’excuser d’avoir consacré toute son œuvre à des personnages masculins, Sorj Chalandon insiste dès le début de notre conversation sur sa fierté d’avoir enfin réussi à écrire un livre « dans lequel les hommes sont quasi absents ». Dans l’ombre de Jeanne, il y a bien Matthew, son mari canadien-anglais accaparé par le travail. Mais le lâche homme ne supportera pas la traversée du cancer. Dans les vies de ses sœurs de combat Brigitte, Assia et Melody, même histoire. Les mâles sont au mieux des menteurs, au pire des fuyards. On retrouve là, exploré d’une toute nouvelle façon, un motif récurrent de l’écriture de Chalandon, hantée par une enfance vécue dans l’ombre d’un père mythomane et violent, qu’il a notamment racontée en 2015 dans Profession du père.

Une joie féroce range la paternité au placard et expose, dans sa plus pure expression, l’amour immodéré de la mère pour son enfant. Les braqueuses cancéreuses réunies par la plume de Chalandon sont toutes des mères à qui on a dérobé leurs petits. Elles n’en sont pas moins définies par la maternité et submergées par l’amour qu’elles continuent de porter aux rejetons disparus. « Je n’ai eu de cesse, toute ma vie, de tenter de renouer avec la vraie paternité et la vraie maternité que je n’ai pas connues enfant », explique Sorj Chalandon. Il a la soixantaine accomplie, a survécu aux territoires guerriers, a connu une carrière enviable de journaliste, a élevé des enfants bien portants et a vaincu le cancer, mais derrière la plume, c’est encore et toujours l’enfant brimé par des parents inadéquats qui s’exprime.

Journaliste avant tout

« Pour moi, la fiction n’est jamais fiction pure, elle doit avoir un ancrage dans le réel, affirme Chalandon. Je ne pourrai jamais cesser de me comporter en journaliste », ajoute celui qui travaille désormais au Canard enchaîné. Les lecteurs les plus perspicaces remarqueront donc quelques emprunts à l’actualité, notamment à l’histoire de « la plus jolie petite fille au monde », une fillette de 10 ans dont la popularité sur Instagram dépasse l’entendement. Mais parfois, la réalité dépasse la fiction. Ainsi, quelle ne fut pas la surprise de Chalandon de découvrir au téléjournal il y a deux semaines l’histoire du braquage d’une bijouterie par une fausse princesse émiratie, une histoire presque identique à l’intrigue qu’il a imaginée ! « Je n’en reviens pas encore ! »

Au fil des pages, c’est aussi l’observateur éclairé de l’histoire du XXe siècle qui réapparaît — ici une inscription de l’intrigue dans un arrière-plan de la Deuxième Guerre mondiale, là une évocation de la guerre sale en Argentine. « Je suis obligé d’inscrire la guerre contre le cancer dans une trame d’actualité et d’histoire, conclut-il. Pour moi, le cancer est un très grand sujet. Comme l’a été la guerre d’Algérie ou la quête d’indépendance des Irlandais. »

Une joie féroce

Sorj Chalandon, Grasset,
Paris, 2019,
320 pages