«Chroniques d’Arts-Spectacles (1954-1958)»: à chaud, tard ou en retard

Ce recueil, comme tout recueil chronologique, donne à voir l’évolution d’un style.
Photo: Gallimard Ce recueil, comme tout recueil chronologique, donne à voir l’évolution d’un style.

« J’ai le sentiment, sans pouvoir l’expliquer, que vous deviendrez un personnage important du côté de la création cinématographique. » Ces mots, ce sont ceux du cinéaste Max Ophuls provenant d’une lettre adressée en 1955 au jeune critique intempestif nommé François Truffaut, accessoirement futur réalisateur des400 coups.

C’est indirectement grâce à André Bazin, cofondateur des Cahiers du cinéma, que Truffaut entra comme pigiste à l’hebdomadaire Arts. Bazin, son « père spirituel », fut le premier à le publier dans les Cahiers. En janvier 1954, son pamphlet Une certaine tendance du cinéma français tomba entre les mains — et sur les rognons — du consensuel milieu. Ce remous provoqua la jalousie de certains, mais lui ouvrit aussi les portes de bon nombre de tribunes (dont Arts), comme le note l’historien du cinéma Bernard Bastide, dans l’exemplaire préface de Chroniques d’Arts-Spectacles (1954-1958).

Ce recueil, comme tout recueil chronologique, donne à voir l’évolution d’un style ; celui d’un homme qui débuta littéralement de manière anonyme à Arts, où ses articles polémiques, souvent rédigés à la dernière minute, s’adressaient plus au « grand public » que ceux des Cahiers.

Truffaut encense l’audace (« Robert Bresson, vous êtes un brave »), vitupère la mollesse (« Cannes s’endort malgré Jacques Tati »), rate parfois l’évidence (« [La nuit du chasseur] est un petit film très agréable »), exprime certaines opinions myopes (« Le cinéma espagnol n’existe pas, alors pourquoi l’inventer »), mais se porte indéfectiblement à la défense des auteurs.

C’est comme un programme qu’il faut lire ces chroniques, dont le débit diminue à mesure que le journaliste s’éloigne de l’écran pour se rapprocher de la caméra. Son ultime texte, consacré à Bazin, mort en 1958, exprime toute sa sensibilité : « Je ne sais pas si le monde est méchant ou juste, mais je suis certain que ce sont des hommes comme Bazin qui le font meilleur. » Truffaut aurait un jour affirmé qu’aucun enfant ne souhaite devenir critique de cinéma lorsqu’il sera grand. Mais qu’est-ce qu’il était humble, ce géant.

Chroniques d’Arts-Spectacles 1954-1958

★★★★

François Truffaut, Gallimard, Paris, 2019, 528 pages