Quand Sarkozy livre ses «Passions»

Le plus récent livre de Nicolas Sarkozy, «Passions», est en voie de devenir le best-seller de l’été. Son auteur attire les foules dans toutes les librairies où il fait des dédicaces.
Photo: Philippe Lopez Agence France-Presse Le plus récent livre de Nicolas Sarkozy, «Passions», est en voie de devenir le best-seller de l’été. Son auteur attire les foules dans toutes les librairies où il fait des dédicaces.

Nicolas Sarkozy n’avait probablement pas prévu que son livre sortirait quelques semaines seulement après que son parti, Les Républicains, eut subi l’une des pires défaites de son histoire. Avec à peine 8 % des voix aux dernières élections européennes, le grand parti de la droite française, héritier du gaullisme des années 1960, fait aujourd’hui figure de parti en déroute. Difficile donc de lire ce récit de souvenirs écrit par celui qui présida la France de 2007 à 2012 sans tenter de comprendre ce qui s’est passé.

C’est peut-être ce qui explique le succès du dernier livre de Nicolas Sarkozy (Passions, Éditions de l’Observatoire), qui est en voie de devenir le best-seller de l’été. L’éditeur en aurait déjà écoulé plus de 100 000 exemplaires et son auteur attire les foules dans toutes les librairies où il fait des dédicaces.

Je me sens proche de l’esprit français. J’aime la foule.

 

Aujourd’hui comme hier, Nicolas Sarkozy n’a jamais caché le véritable plaisir qu’il éprouvait à être adulé par ses fans. On referme ce livre convaincu que son auteur aurait aussi bien pu être une vedette de la scène, comme son épouse Carla Bruni, qu’un homme politique. Ce désir presque maladif d’être aimé et applaudi est peut-être le seul fil conducteur de ces souvenirs qui remontent au tout début de sa carrière politique pour se terminer au soir de son élection, le 16 mai 2007.

« Proche de l’esprit français »

Tout au long de ces 335 pages, l’ancien président distille quelques-uns des ingrédients de ses réussites et de ses échecs. Comme il le confesse dès le début, le jeune militant gaulliste, qui se décrit comme « gaulliste, patriote, cocardier et chauvin », a eu une chance extraordinaire. À peine entré dans la vie politique, il aura Jacques Chirac comme premier mentor. « Le Chirac de la grande époque », précise-t-il. L’ancien premier ministre Édouard Balladur lui apprendra, lui, les rouages de l’État alors qu’à 38 ans Sarkozy devient ministre du Budget et porte-parole du gouvernement.

Dès sa première assemblée politique, lorsqu’à 20 ans il s’adresse aux assises de l’UDR à Nice, Sarkozy apparaît comme un Rastignac fougueux qui fera tout pour se tailler une place au soleil. Vite repéré par Charles Pasqua, ce jeune homme bien né ne vient cependant pas des cercles du pouvoir. Parti travailler au lieu de faire les grandes écoles, il ne sera jamais totalement du sérail, comme pouvait l’être par exemple son rival et ancien maire de Bordeaux Alain Juppé.

C’est probablement ce qui explique sa sensibilité à l’égard des préoccupations populaires. Ce qui le rapprochera d’ailleurs, un temps, du souverainiste Philippe Séguin. Sa victoire de 2007 sera due, comme il l’explique, à sa capacité de sentir monter dans la France profonde les inquiétudes sur les questions de sécurité et d’immigration. Sarkozy se fera le candidat de la « valeur travail » et de « ceux qui se lèvent tôt », entraînant aussitôt la déconfiture du Front national qu’il fut le seul à jamais faire reculer. « Je me sens proche de l’esprit français. J’aime la foule », confie-t-il.

Sitôt élu, le président perdra pourtant la maîtrise du temps et souffrira de ce que plusieurs appelleront le « bougisme ». Les rares mots qu’il consacre à son quinquennat nous confirment que le jeune président ne voulait « pas passer une semaine sans prendre une initiative forte ». Avec le résultat que l’on sait. L’ère Sarkozy est passée comme une tornade sans laisser grand-chose derrière elle. Mais surtout, Nicolas Sarkozy n’aura de cesse de se faire accepter par ces élites qui l’ont snobé tout au long de sa traversée du désert, alors qu’il avait misé sur Édouard Balladur au lieu de Jacques Chirac à l’élection de 1995. En contradiction avec sa campagne, il fera entrer des socialistes dans son Conseil des ministres, comme Bernard Kouchner, Martin Hirsch et Jean-Pierre Jouyet. La lune de miel ne durera que quelques années et les électeurs arrachés de haute lutte au Front national rentreront finalement au bercail en 2012. Déçus par des gestes qui n’étaient guère à la hauteur des paroles.

« J’allais à l’instinct »

S’il est d’usage dans ce genre d’ouvrages de régler des comptes, on peut savoir gré à Nicolas Sarkozy de ne pas avoir trop abusé du genre. Il n’a que compréhension pour Emmanuel Macron, dans lequel il reconnaît probablement l’âme juvénile qui fut la sienne. Sarkozy exprime même une certaine tendresse à l’égard de François Mitterrand, qu’il accompagna à Samarcande et dont il évoque les souffrances endurées à la fin de sa vie.

Seules deux personnes ne trouvent pas grâce à ses yeux. Le premier est son adversaire de 2012, François Hollande, qu’il accuse d’avoir dévalorisé la fonction en voulant être un « président normal ». Or, écrit-il, « les Français sont tout à la fois royalistes et régicides ». Jamais il ne lui pardonnera sa « brutalité » lors de la passation du pouvoir. Le nouvel hôte de l’Élysée ne le raccompagna même pas à sa voiture. Le second est son premier ministre François Fillon, dont Sarkozy n’a jamais pardonné la traîtrise. « Rarement je suis autant passé à côté d’une personnalité », écrit-il.

 
Photo: Christophe Ena Associated Press Seules deux personnes ne trouvent pas grâce aux yeux de Nicolas Sarkozy. Le premier est son adversaire de 2012, François Hollande (à gauche), qu’il accuse d’avoir dévalorisé la fonction en voulant être un «président normal». Le second est François Fillon.

Certains voudraient voir dans ce huitième ouvrage le signe d’un retour politique. D’autres se rappelleront que ce retour a déjà été tenté lors de la primaire de la droite en 2016. Et que ce fut un échec magistral.

On retrouve dans ces pages cette forme d’ingénuité à la fois séduisante et exaspérante qui a toujours caractérisé Nicolas Sarkozy et qui explique en partie son lien avec les Français. Celle de ce jeune homme ébloui à vingt ans par les lustres de l’hôtel Negresco à Nice. Comme si, fasciné par les richesses du monde, Nicolas Sarkozy ne voyait toujours pas qu’en passant du libéralisme au colbertisme, du nationalisme à la discrimination positive, de la critique de l’Union européenne à la trahison du référendum de 1995, il fut aussi l’une des figures des errements de la droite française.

Comme il l’écrit lui-même : « […] une fois encore, j’allais à l’instinct, droit devant. Je croyais utiliser les événements. C’était eux qui se jouaient de moi. »