Expéditions citadines

Illustration tirée du livre «Rues de Montréal»
Photo: Djibril Morissette-Phan Illustration tirée du livre «Rues de Montréal»

L’idée qu’on se fait d’une ville dépend à la fois de ses lieux et des souvenirs qu’ils détiennent à nos yeux — l’imposante stature de ses immeubles, les gens qui parcourent ses rues, les événements qui s’y déroulent… La ville comme lieu peut aussi, en quelque sorte, constituer un personnage en elle-même — c’est le pari, du moins, des parutions Rues de Montréal(Planches) et Entrailles de New York (L’Agrume).

Se voulant toutes deux comme une excursion dans ces villes à travers l’histoire de leurs lieux, ces deux bandes dessinées peignent toutefois des portraits illustrés aux tons très différents l’un de l’autre. Alors que Rues de Montréal mise surtout sur la nostalgie de l’histoire récente de la ville, Entrailles de New York s’attarde plutôt autour des immeubles, enseignes et bijoux cachés de la métropole américaine et des secrets d’histoire qu’ils recèlent.

Le Montréal du passé

Rues de Montréal fut d’abord une exposition urbaine, tenue dans certains parcs du Plateau Mont-Royal et de Rosemont–La Petite-Patrie dans le cadre du 375e anniversaire de Montréal. Réunissant treize bédéistes et illustrateurs aux styles différents, le projet dévoile l’histoire se cachant derrière divers endroits emblématiques du centre de la ville, du marché Jean-Talon au parc La Fontaine, en passant par le Bain Saint-Denis. Parmi les plumes, on retrouve, entre autres, Boum, Cab, Jeik Dion et Marguerite Sauvage.

Maintenant disponible sous forme de recueil, Rues de Montréal se veut à la fois nostalgique et révélateur, selon le coin visité au fil des planches. Certaines sont vraisemblablement gorgées de souvenirs pas si lointains : les membres d’une famille se réunissant au Jardin botanique, comme lorsqu’ils étaient enfants. Un homme, maintenant âgé, se rappelant le Jardin des merveilles de sa jeunesse (et la douce, mais courte histoire d’amour qu’il y avait vécue pendant l’été de 1967).

Ces moments, touchants dans leur simplicité, sont ceux qui charment le plus facilement. Les styles des auteurs varient d’un endroit à l’autre, passant des couleurs vives et des formes indistinctes aux lignes foncées nettes et aux tons peu saturés, mais l’émotion qu’ils parviennent tous à véhiculer à travers ces souvenirs illustrés n’en diminue pas pour autant. Au contraire, c’est comme si l’on assistait à un partage de mémoires, à une conversation rassemblant des anecdotes des quatre coins de Rosemont.

On retrouve aussi des récits qui penchent plutôt vers l’historique, qui révèlent des secrets (pas si) bien gardés de certains recoins de la ville — du Bordel de la police, avec ses planches aux allures d’infographie, à l’immeuble de la laiterie de J. J. Joubert, à l’histoire chargée d’ironie et aux dessins éclectiques. Encore là, ces témoignages sont brefs, uniques et toujours intéressants, bien qu’ils n’inspirent pas le même ton touchant et évocateur que d’autres planches.

Tout de même, ce contraste entre le factuel et l’imaginaire collectif fait de Rues de Montréal un recueil emblématique de ces rues, justement, où foisonnent à la fois histoires et moments oubliés.

New York décortiquée

Changement de ton dans Entrailles de New York, brique impressionnante où l’illustratrice américaine Julia Wertz dresse un portrait étoffé de la Grosse Pomme, sans pour autant emprunter la voie des endroits qui ont fait sarenommée. De fait, le livre se veut davantage une encyclopédie dessinée de New York, vue non pas par les habitants qui en sont natifs, mais par ceux, comme Wertz, qui ont décidé un beau jour de l’adopter comme bercail, pour le meilleur et malgré le pire.

Le détail est au coeur de ce livre plutôt imposant : les pages sont pour le moins assez chargées, soit de texte ou de dessins, ou des deux. Les lignes sont nombreuses et foncées — en fait, toute l’oeuvre en entier est présentée en noir et blanc, ne s’aventurant jamais dans les tons de gris — et définissent ainsi les immeubles et rues de Manhattan, de Brooklyn ou du Bronx avec une précision religieuse. On prend plaisir à admirer ces détails, un doigt parcourant la page, histoire de voir si on ne pourrait pas y déceler des secrets cachés ou de petits cadeaux inédits.

Photo: Julia Wertz New York avant et après, tirées du livre «Entrailles de New York»

Ce que Julia Wertz raconte à travers ces dessins est aussi intéressant, créant une anthologie bien étudiée du New York moderne, regroupant des coins et recoins pas si connus des visiteurs errants de la ville. Ici encore, les détails ne manquent pas : historique des lieux, de ses propriétaires, des changements subis par l’immeuble et le quartier, et quelques anecdotes et notes de l’auteure qui ne manquent pas de faire sourire.

Ce qu’on aime le plus, ce sont les nombreuses comparaisons entre le New York d’hier et d’aujourd’hui, démontrant à quel point le visage de la métropole n’a cessé de changer dans le dernier siècle. Quelques photographies sont aussi présentes dans le livre, illustrant les quelques morceaux d’histoire que l’auteure ne peut nous décrire avec son coup de crayon.

Ce New York raconté par Wertz ne repose toutefois pas sur un récit linéaire : il s’agit plutôt d’un dictionnaire illustré, en quelque sorte, voire d’un mémoire à la multitude de lieux inusités au coeur de cette ville qui ne dort jamais.

Rues de Montréal

Collectif dirigé par Olivier Jobin, Revue Planches, Montréal, 2019, 142 pages ★★★ 1/2

Entrailles de New York

Julia Wertz, traduit de l’anglais par Aude Pasquier, L’Agrume, Paris, 2019, 284 pages ★★★★