«Le dernier pharaon»: hommage magistral à un maître

Dans «Le dernier pharaon», François Schuiten intègre les personnages de Blake et Mortimer dans son propre univers aux perspectives architecturales vertigineuses.
Photo: Dargaud / Blake Dans «Le dernier pharaon», François Schuiten intègre les personnages de Blake et Mortimer dans son propre univers aux perspectives architecturales vertigineuses.

Nous sommes à Bruxelles. Dans les années 1980, suppose-t-on, puisqu’on y envoie encore des fax. Le professeur Mortimer, retraité, a rendez-vous au majestueux Palais de justice. On le guide jusque dans les bas-fonds du gigantesque ouvrage, vestiges plus anciens, où des hiéroglyphes ont été révélés. On y a également mesuré un « niveau de rayonnement électromagnétique […] absolument colossal ». Une brèche libère l’énergie, provoquant un black-out total dans la ville : électricité, communications, « plus rien ne fonctionne » pendant des mois. On condamne la capitale belge. Qu’est-ce donc que ce rayonnement ? Pourquoi Mortimer est-il poursuivi par des cauchemars qui le ramènent invariablement à la Grande Pyramide de Khéops ?

À partir de notes laissées par le grand Edgar P. Jacobs (retrouvées en 2012 par le journaliste Daniel Couvreur), le tout aussi grand François Schuiten a échafaudé une suite au Mystère de la Grande Pyramide, énigme jamais vraiment élucidée depuis la prépublication, planche par planche, de la mythique bande dessinée dans Le journal Tintin entre mars 1950 et mai 1952. Pour bien asseoir son récit, Schuiten s’est assuré le concours d’alliés de première force : un cinéaste (Jaco Van Dormael, à qui l’on doit Toto le héros), un écrivain touche-à-tout (Thomas Gunzig, scénariste-romancier bruxellois) et un affichiste réputé (Laurent Durieux). Ensemble, ils ont réalisé l’impossible rêve de milliers de grands enfants : une réponse, enfin une réponse.

 
«Le dernier pharaon»

Une oeuvre à part entière

Cela pose toutefois une nouvelle question : celle de la validité de l’entreprise. S’agit-il d’une suite satisfaisante ? Boucle-t-on dignement la boucle ? La motivation de Schuiten n’est pas le profit : la série des Cités obscures est aussi célébrée que lucrative, et le dessinateur est en fin de carrière. Il explique son cheminement dans la préface, évoquant les images de Jacobs, aussi fortes « qu’à la première lecture », images auxquelles « on ne peut s’empêcher » de revenir, « inlassablement, comme pour percer à jour le secret de leur envoûtement ».

Mission narrative, mission graphique : le miracle de cet ouvrage tient à l’art du dessinateur Schuiten, qui s’est tenu loin de la ligne claire du trait de Jacobs, intégrant plutôt les personnages de Blake et Mortimer (surtout Mortimer, Blake intervenant fort peu) dans son propre univers aux perspectives architecturales vertigineuses, sans trahir l’esprit de l’oeuvre. Il ne s’agit donc pas, en cela, d’un autre volume de la série passée de main en main par des repreneurs de talent et de renom (André Juillard, Yves Sente, Jean Van Hamme), qui ont tous besogné ferme pour faire du Jacobs à la place de Jacobs. Avec un succès jamais démenti, il faut le dire.

Mais avec Schuiten et ses complices, nous sommes ailleurs. Dans un hors-série, en quelque sorte. Au coeur d’une jouissive et sérieuse expérience de chimie menée par de grands enfants à la recherche de la pierre philosophale, du Graal et de la solution aux maux de l’humanité en une seule équation extraordinaire. Leur histoire au futur antérieur, mettant en scène un scénario apocalyptique se déroulant avant l’an 2000, se veut bel et bien une proposition pour le présent, une issue possible à la catastrophe en marche. Oui, ça finit bien, et l’on s’y attend. Qui aurait voulu voir nos héros mourir ? Et le monde périr ?

Le plus grand plaisir est également ailleurs : on tombe à genoux, en extase esthétique, à toutes les cases, ou presque. Les images de la ville de Bruxelles abandonnée sont à la fois troublantes, fantastiques et familières. Les cauchemars de Mortimer permettent des délires fascinants. Tous ces dessins finement tramés font mouche, même les plus banalement liés au déroulement de l’histoire : ici une simple discussion en contre-jour (p. 39), là un escalier en colimaçon saisi en contre-plongée (p. 56). Ainsi l’art de Schuiten rejoint-il celui de Jacobs : ces dessins-là aussi ont été créés pour durer toujours.

Le dernier pharaon

★★★★

D’après les personnages d’Edgar P. Jacobs. Schuiten-Van Dormael-Gunzig-Durieux, Éditions Blake et Mortimer, 2019, 92 pages