«Le Tigre»: au bout de soi

Le conte est enrichi des illustrations de David de las Heras qui épousent l’ambiance exposée dans le texte.
Photo: Éditions de Fallois Le conte est enrichi des illustrations de David de las Heras qui épousent l’ambiance exposée dans le texte.

1903. Les habitants et les bêtes d’un petit village de l’immense Sibérie, « glaciale l’hiver et brûlante l’été », sont tués par un tigre. La découverte du massacre est rapidement racontée au Tsar qui offre, à quiconque parvient à abattre cette bête sanguinaire, l’équivalent du poids du Tigre en pièces d’or. Parmi tous les braves — ou inconscients — qui salivent devant la fortune, Ivan Levovitch part, seul, décidé à accomplir l’exploit et à s’assurer ainsi une renommée à travers tout l’Empire.

Écrit par Joël Dicker il y a 14 ans lors d’un concours littéraire — et publié ici chez de Fallois —, Le Tigre évoque avec fougue et aplomb l’ambition démesurée de l’homme et son aveuglante soif de pouvoir. Mais au-delà du thème intemporel, la force du conte ne saurait être aussi prenante sans l’écriture maîtrisée, précise et soignée de Dicker — qui n’a que 19 ans au moment où il écrit cette histoire.

À la fois franc, concis et brodé d’une aura mystérieuse, son style rappelle à certains égards celui de l’énigmatique Edgar Allan Poe. La brièveté du conte installe rapidement, dès les premières lignes en fait, un climat de terreur provoqué par la présence de la bête qui rôde. Dicker évoque ainsi avec rigueur et vraisemblance l’atmosphère à la fois inquiétante et attirante qui règne sur ce coin du monde, tout comme la course folle et insensée de cet homme à travers la campagne russe.

Le conte est enrichi des illustrations de David de las Heras qui épousent l’ambiance exposée dans le texte. Profond et texturé, le trait de l’artiste espagnol offre des décors saisissants de réalisme qui nous obligent à une petite pause dans la lecture, prolongeant ainsi le suspense. Si toutes les illustrations collaborent à la mise en place de l’effet énigmatique recherché, la toute dernière vient toutefois rompre le charme, dévoilant d’un coup ce que le texte nous aurait sans doute mieux permis d’imaginer.

Extrait de «Le Tigre»

Pour Ivan, le voyage jusqu’en Sibérie fut interminable, la neige et le froid retardant le train qui se frayait péniblement un chemin à travers la toundra. Ce n’est qu’un mois après avoir quitté Saint-Pétersbourg qu’Ivan put enfin se lancer à la quête du Tigre. Celle-ci commença dans une gare délabrée proche du tristement célèbre village de Tibié, qu’il rejoignit après deux autres jours de voyage, monté sur un puissant cheval dont l’achat avait englouti le reste de ses économies. Durant son voyage en train, constatant l’immensité de la Sibérie et la rigueur des éléments, Ivan s’était d’abord inquiété de ne jamais retrouver le Tigre. Et quand bien même il abattrait un tigre, comment être certain qu’il s’agissait de celui qui terrorisait le pays ?

 

Le Tigre

★★★★

Joël Dicker et David de las Heras, Éditions de Fallois, Paris, 2019, 66 pages