La romancière Annie Proulx: déterministe géographique

La romancière Annie Proulx
Photo: GusPowell La romancière Annie Proulx

Voyageuse insatiable et fine observatrice, la romancière Annie Proulx (The Shipping News, Brokeback Mountain) a, au cours des trente dernières années, parcouru les vastes et complexes espaces du territoire nord-américain, imprégnant sa plume et son imaginaire de ses mythes, ses moeurs, ses paradoxes et ses injustices.

Première femme à remporter le prestigieux PEN/Faulkner, lauréate du Pulitzer, Annie Proulx a longtemps déploré l’attention accordée aux auteurs au détriment de leurs oeuvres.

Aujourd’hui, alors qu’elle s’apprête à recevoir le Grand Prix littéraire international Metropolis bleu soulignant l’ensemble de sa carrière, la grande écrivaine a malgré tout accepté de répondre aux questions du Devoir par clavier interposé, refusant toutefois de s’interroger sur un quelconque héritage.

Dans vos livres, vous donnez un éclairage intéressant aux communautés rurales, comme si leur dissolution représentait la quintessence des changements et du sentiment de perte engendrés par l’économie capitaliste et la glorification de la réussite individuelle. Est-ce que vos recherches et votre travail ont bel et bien inspiré ce genre de réflexion ?
 

Durant mon enfance, nous vivions rarement en ville. Les membres de la famille de ma mère étaient des paysans, tous expérimentés dans la culture du bois, des plantes et des animaux sauvages, tous capables de prédire le temps à venir, tous dotés d’une grande sensibilité artistique. Je me sens à la maison dans les grands espaces.

L’endroit où nous vivons influence notre travail, nos moeurs et notre façon de penser

Parce que j’ai étudié l’histoire, j’ai compris qu’aux États-Unis, les paysans passent toujours en dernier. Les principales décisions affectant leur vie sont prises dans des villes lointaines. Ils sont complètement isolés de la pensée dominante et de l’innovation.

Je me considère aussi un peu comme une déterministe géographique ; je pense que l’endroit où nous vivons influence notre travail, nos moeurs et notre façon de penser. Pour moi, écrire sur les ruraux a donc été un moyen d’explorer diverses régions du continent et du monde.

Votre père, un Canadien français, a quitté l’école à l’âge de 14 ans pour travailler dans des filatures de coton dans le Rhode Island et le Connecticut. Quelle différence cela a-t-il faite dans votre éducation et dans votre intérêt pour « l’expérience américaine » au sens large ?

C’est une question compliquée et je n’ai pas de réponse simple. Quand j’étais enfant, je considérais mon père comme un adepte du capitalisme américain : il ne parlait jamais français à la maison, il était extrêmement ambitieux, il s’est instruit et s’est battu pour grimper vers les échelons supérieurs de la hiérarchie, il a appris à jouer au golf et a joint les maçons. La réussite individuelle dans une société capitaliste a été son guide dans la vie.

Néanmoins, il était un homme honnête et intègre qui a pourvu aux besoins de sa famille. Enfant, j’aurais préféré un père plus romantique, un artisan qui excellait dans un art mourant et qui se battait pour une cause noble quelconque. Jeune adulte, j’ai commencé à comprendre qu’il avait dû composer avec l’image menaçante du Canadien français ostracisé en Nouvelle-Angleterre, à une époque où la sensibilité des Yankees était enflammée par un afflux de Québécois venant du nord. Ça a dû être très difficile pour lui.

En tant qu’adulte âgée qui a beaucoup voyagé, j’ai maintenant une perception plus large des Américains de descendance québécoise française — qui sont encore aujourd’hui des gens sans passé confortable, des gens qui ne correspondent pas tout à fait à la culture dans laquelle ils vivent, mais qui ne sont pas les bienvenus dans celle que leurs grands-parents ont quittée.

En un mot, on peut dire que je me suis toujours sentie un peu à l’écart des groupes ethniques, linguistiques, géographiques et sociaux, un peu à la manière de mon père. J’ai donc essayé de transformer mon sentiment d’aliénation sous-jacent en examinant comment des individus vivent et se comportent dans des régions et des périodes précises.

Parce que j’ai étudié l’histoire, j’ai compris qu’aux États-Unis, les paysans passent toujours en dernier. Les principales décisions affectant leur vie sont prises dans des villes lointaines.

 

Les arbres, les espaces sauvages et la nature occupent également une place importante dans votre travail. À quel point êtes-vous préoccupée par les changements climatiques et l’altération de l’environnement par l’homme ?

Ça occupe mon esprit jour et nuit. Je trouve qu’il devient impossible d’écrire de la fiction alors qu’une non-fiction d’une envergure immense supplante tout ce qui se passe d’autre sur cette terre. Les changements climatiques aujourd’hui sont si vastes et si rapides, et nous comprenons si peu à leur propos. C’est très difficile à gérer pour un écrivain. Nous pouvons seulement essayer.

Vos récits The Shipping News et Brokeback Mountain ont tous deux été adaptés au cinéma et ont connu un grand succès. Pensez-vous que votre travail sera ultimement défini par ces deux histoires ?

Pour beaucoup de gens qui préfèrent les images aux livres, il est probable que ces deux films définissent mon travail littéraire. Ça me convient. Même si l’on peut être frappé par la construction de certaines phrases, admirer le phrasé habile d’un livre ou la délinéation des personnages, le cinéma exige une vision différente. Mon dernier livre, Barkskins, sera également adapté en série télévisée dramatique pour National Geographic, et ça attirera probablement une sensibilité différente.

Dans une entrevue à The Telegraph, vous avez affirmé que le roman Barkskins, serait votre dernière fiction littéraire à être publiée. Prenez-vous votre retraite pour de bon ?

Eh bien, pour les raisons énumérées ci-dessus à la question 4, il est peu probable que j’entreprenne un autre roman. Je suis actuellement davantage attirée par l’essai.