Hé boule de gomme, serais-tu devenu un «bum»?

Photo prise par la police, le 3 septembre 1988, de Gilles Bertin en cavale
Photo: Georges Gobet Agence France-Presse Photo prise par la police, le 3 septembre 1988, de Gilles Bertin en cavale

Lisbonne, au tout début des années 1990. Une petite boutique de disques ; le genre où l’on flambe sa paye en éditions pirates de Sonic Youth ou en albums métal produits au Kärcher par cette nouvelle vague de trublions norvégiens brûleurs d’églises. Un jeune homme franchit la porte et s’adresse à Jim, grand escogriffe écossait qui besogne derrière le comptoir : « T’es pas le chanteur de Camera Silens, toi ? » Et vlan ! Il y a des coups de savate qui font voir moins d’étoiles. Jim, lui, vient de quadriller une constellation. « Qui ? Non, connais pas. » Quelque part, un coq de Barcelo voudrait casser sa céramique et chanter trois fois.

Montréal, 2019. Une petite boutique de disques, rue Duluth. Un homme franchit la porte. Sur le comptoir, au milieu d’un fatras de 45 tours, un bouquin rouge sang : Trente ans de cavale. Le récit autobiographique de l’ancien chanteur de Camera Silens. Un petit malfrat devenu du jour au lendemain un criminel recherché par Interpol. Le nom de l’auteur : Gilles Bertin, ou si vous préférez, Didier Ballet… ou encore, Jim l’Écossais. Le voici aujourd’hui revenu en lui comme un homme dans une maison qui s’est faite en son absence.

Laissez-les au paradis, les anges…

C’était le 18 novembre 2016. Gilles Bertin quittait Barcelone pour Toulouse. Dans la « plus espagnole des villes françaises », celle où officiaient jadis les anarchistes des Sections carrément anti-Le Pen (SCALP), l’ancien meneur de jeu de Camera Silens rencontrait son avocat, Christian Ételin. Le même juriste qui a défendu, avec sa femme, Me Marie-Christine Ételin (autrefois du Groupe d’information sur les prisons, avec Michel Foucault), des accusés comme l’anarchiste catalan Puig Antich, le gangster Jacques Mesrine, l’activiste José Bové ou le tristement célèbre djihadiste Mohamed Merah. Après 28 ans à se cacher au Portugal et en Espagne, Bertin, âgé de 55 ans, désire sortir de la clandestinité et retrouver son identité.

De retour en France pour la première fois depuis 1988, l’ancien punk croyait retrouver la prison, un lieu où il n’avait pas mis les pieds depuis le début des années 1980. À cette époque, il s’était juré d’arrêter l’héroïne. Une dépendance en avait supplanté une autre. De la seringue aux casses. Entre-temps, une nouvelle maladie ravageait son milieu. Bertin en était porteur. Il n’en aurait la confirmation qu’en 1995. Non seulement le sida, mais aussi l’hépatite C — « la réalité, toujours là à te faire chier », comme chantait son groupe au nom inspiré par un tract de Baader-Meinhof…

Nouveau jugement

En septembre 1988, Libération annonce que trois membres du groupe qui a cambriolé cinq mois plus tôt le dépôt toulousain de la Brink’s, déguisés en gendarmes, et dérobé sans effusion de sang un butin de 11,7 millions de francs (3,1 millions $CAN), ont été épinglés. Les autres anarchistes ne tarderont pas à suivre, ou seront emportés par la maladie. Tous sauf un : Gilles Bertin.

En novembre 2016, Libé dépêche aux assises de la Haute-Garonne son correspondant Jean-Manuel Escarnot, le regretté journaliste pour qui la mauvaise dope et la prison faisaient partie de l’histoire personnelle (dixit ses anciens collègues). Bref, l’homme de la situation. Il pond un papier fulgurant sur Bertin, qui accepte de se faire photographier, mais de dos.

Puis le jugement est rendu. L’homme, qui avait été condamné en 2004 par contumace à une peine de dix ans de prison, est jugé de nouveau. Cinq ans avec sursis. En résumé : il est libre. « Il arrive au milieu de la vie que la mort vienne prendre nos mesures. Cette visite s’oublie et la vie continue », disait le poète nobélisé Tomas Tranströmer.

Bertin, lui, n’a pas le temps d’attendre la livraison du costume. Loin sont les années où il faisait les premières parties de Noir Désir et de Conflict, en grognant : « T’es là à te branler / et le temps passe en vain. » Sur conseil d’Escarnot, pour la première fois de sa vie, il amorce l’écriture d’un récit. La littérature étant le terrain de prédilection de sa femme, Cecilia, aussi mère de son fils âgé de sept ans, il a déjà sa première lectrice.

Conclure une vie

Il est 17 h à Barcelone. Au bout du fil, Gilles Bertin se matérialise par une voix à la fois usée et sereine. C’est un homme peu habitué au jeu des médias qui s’ouvre à nous avec générosité, entre deux services au bar Tio Cuco, où il travaille : « Ce livre est une manière de conclure toute une vie. Néanmoins, je ne m’étais pas préparé au travail médiatique. » Qu’importe.

La difficulté anticipée sera avant tout de s’éloigner de deux pôles de comparaison : les écrivains qui ont fait de la prison et les musiciens qui ont été condamnés. Mais on ne peut éviter ces sujets, qu’il s’agisse de Bertrand Cantat ou de l’écrivain Cesare Battisti, auteur de polars et ancien activiste d’extrême gauche, récemment arrêté en Amérique du Sud puis extradé vers l’Italie, où il est accusé de meurtre. Bertin réfléchit : « J’ai appris son emprisonnement avec peine. Quoi qu’il ait fait, il y a mort d’homme. Il faut penser aux victimes. Mais est-ce raisonnable de remettre quelqu’un en prison 40 ans après les faits, surtout lorsque la personne a été réinsérée… Voilà, la question qui se pose. »

Voici aussi le genre de question que Trente ans de cavale nous force à prendre en considération. Idem pour le traitement des prisonniers, ou encore la stigmatisation des porteurs du VIH. Car il y a bien l’inévitable : comment parler à Bertin de sa maladie ? « Vous ne devez pas être gêné de m’en parler ou avoir peur d’en parler dans votre article. J’ai envie de dire “n’en faites justement pas une maladie” », explique-t-il. C’est qu’on le sent loin, le Gilles du récit qui avait l’impression d’être « une bombe à retardement biologique ».

Au-delà de l’aventure musicale et politique que l’œuvre donne à voir, en s’attardant autant aux bastonnades avec les skinheads bordelais qu’aux groupes d’anarchistes catalans, il y a surtout l’homme que Bertin est devenu et qui se voit obligé d’ouvrir la porte à celui qu’il était. Celui qui avait tout prévu, sauf peut-être l’essentiel : se projeter dans l’avenir.

Trente ans de cavale: Ma vie de punk

Gilles Bertin, Robert Laffont, Paris, 2019, 261 pages