«Burning Country»: les révolutionnaires oubliés du conflit syrien

L’essai donne la parole à ces Syriens et Syriennes qui ont mené un soulèvement pacifiste et tenté de restaurer la vie en communauté dans chaque quartier et chaque village qui échappait au contrôle de Bachar al-Assad.
Photo: Si Mitchell Agence France-Presse L’essai donne la parole à ces Syriens et Syriennes qui ont mené un soulèvement pacifiste et tenté de restaurer la vie en communauté dans chaque quartier et chaque village qui échappait au contrôle de Bachar al-Assad.

« Jay alek el ddor ya doctor » (« Ton tour arrive, docteur »). En mars 2011, le vent du Printemps arabe souffle sur la Syrie. Quelques jours après la chute du raïs tunisien Zine el-Abidine Ben Ali, suivie de celle de l’Égyptien Hosni Moubarak, 15 enfants tracent sur les murs de leur école un message sans équivoque adressé au président de la République, Bachar al-Assad, ophtalmologue de formation.

La réponse du régime est d’une violence inouïe. Les jeunes auteurs du graffiti sont immédiatement arrêtés, puis torturés. Cet événement, combiné à quatre décennies de dictature, de privation de liberté et de ressentiment, est reconnu comme l’étincelle de l’insurrection syrienne.

Des manifestants envahissent les rues partout à travers le pays pour réclamer des réformes démocratiques et la fin de la corruption. La réponse du régime est sanglante.

Depuis, le pays est en proie à une guerre interminable, qui a contraint la moitié de la population à se déplacer, créant la plus importante crise de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale, et a provoqué la mort de plus de 350 000 soldats, activistes, journalistes et civils. Au cœur des stratégies militaires, économiques et territoriales au Proche-Orient, le conflit subit les influences d’une soixantaine de pays à travers le monde.

L’essai Burning Country : au cœur de la révolution syrienne donne la parole à ces Syriens et Syriennes qui, jour après jour, ont mené un soulèvement pacifiste et tenté de restaurer la vie en communauté dans chaque quartier et chaque village qui échappait au contrôle de Bachar al-Assad.

Ces activistes, oubliés et abandonnés par le récit occidental des événements, sont aujourd’hui condamnés à l’exil ou résolus à mourir sous les bombes.

Un visage à la guerre

Loin de prétendre à l’objectivité, le journaliste Robin Yassin-Kassab et la blogueuse et activiste anglo-syrienne Leila al-Shami appuient résolument la révolution démocratique et les démarches citoyennes ; un choix qui leur permet d’offrir un contrepoids aux discours manichéens véhiculés par les puissances internationales et l’ensemble de l’appareil médiatique, en plus d’offrir un visage à cette guerre trop souvent résumée à une poignée de statistiques.

Les deux auteurs ont récolté les témoignages lucides et intègres de dizaines de combattants résignés, d’exilés perdus dans l’archipel anonyme des réfugiés, de journalistes déterminés à rétablir les faits et de courageux défenseurs des droits de la personne.

En dépit de leurs différences confessionnelles, sunnites, alaouites, kurdes, musulmans, chrétiens et laïques dénoncent d’une même voix la catastrophe pour l’humanité, l’indifférence, la peur, la détresse psychologique et l’absence d’issue.

À ces extraits bouleversants d’humanité s’imbrique une description minutieuse, bien qu’orientée, de la naissance du régime Assad, des balbutiements de la révolution jusqu’à sa militarisation, de la montée des islamistes, des conflits sectaires et du rôle de l’opportunisme des gouvernements dans la recrudescence de ces processus violents.

Malgré le délitement progressif du pays, malgré les nombreusesfamilles déchirées et la perte de trésors culturels et patrimoniaux, malgré la complaisance et l’indifférence, les auteurs refusent de renoncer à l’espoir.

Lorsque le torrent de bombes cessera, les activistes de la révolution syrienne hausseront de nouveau la voix pour revendiquer l’autodétermination, la liberté et la démocratie.

Extrait de «Burning Country»

« Le régime croyait clairement — peut-être avait-il été conseillé par Vladimir Poutine — que la menace d’intervention d’Obama, en cas de franchissement de la fameuse « ligne rouge » des armes chimiques, était creuse. En cela, comme les événements l’ont rapidement démontré, le régime faisait preuve d’une extrême perspicacité. Non seulement aucune mesure punitive n’a été prise contre lui, mais la possibilité même d’agir a été exclue.

Lubna al-Kanawati, qui avait été blessé par le gaz moutarde une semaine avant les attaques au sarin, a pu constater l’abattement de la population : “Après l’incapacité d’Obama à agir sur le sarin, un profond sentiment de désespoir et d’isolement a affligé le peuple. Les gens savaient qu’ils mourraient de faim en silence, ignorés du monde entier.ˮ »

Burning Country: Au cœur de la révolution syrienne

★★★★

Leila al-Shami, Robin Yassin-Kassab, traduction collective de l’anglais, L’Échappée, Paris, 2019, 368 pages