«Si j’étais un motel, j’afficherais jamais complet»: la violente tendresse de la douleur

Avec une langue crue qui s’apparente à un joual renouvelé et décomplexé, Maude Jarry se fait la porte-parole des usées, des abîmées, des défoncées, celles que l’empathie et la reconnaissance ont reléguées aux oubliettes.
Photo: Ta mère Avec une langue crue qui s’apparente à un joual renouvelé et décomplexé, Maude Jarry se fait la porte-parole des usées, des abîmées, des défoncées, celles que l’empathie et la reconnaissance ont reléguées aux oubliettes.

S’il existe une poésie dans le trash, les motels de bord de route et les sacs de poubelles éventrés sur les trottoirs, si la mort, la déchéance et la maladie recèlent parfois des indices dorés du passage des fées, la poétesse Maude Jarry l’a compris depuis longtemps.

Thanatologue de formation, elle a consacré des années à redonner souffle et authenticité à des dépouilles, reflets de la crainte la plus tenace de l’humanité, en plus d’accompagner des proches dévastés sur le parfois pénible chemin de l’acceptation, partageant au passage leurs souffrances, leurs regrets, leur envie de renoncer.

Son premier recueil, Si j’étais un motel j’afficherais jamais complet, est un objet tranchant et brutal qui décortique les émotions contradictoires, la laideur et le désespoir qui s’emparent de nos tripes lorsqu’on touche le fond, lorsque ce qui se présentait au départ comme un simple flirt de vacances chamboule à jamais le fragile équilibre de la confiance et de l’espoir.

Car, comme la mort, l’amour promet bien souvent un billet ouvert vers un abysse dont les issues demeurent incertaines : « les portes en miroir / me renvoyaient l’air serein / de ceux qui ont déjà parti le timer / attendent juste que ça fasse / bip / j’avais exécuté à la lettre / toutes les mises en garde / rempli ma grande gueule / à capacité maximale de contre-indiqués / liché tous les black box warnings / les ambulanciers étaient pas / impressionnés par mon cocktail / naturoésothéricochimique ».

Avec une langue crue qui s’apparente à un joual renouvelé et décomplexé, Maude Jarry se fait la porte-parole des usées, des abîmées, des défoncées, celles que l’empathie et la reconnaissance ont reléguées aux oubliettes.

D’une intensité incandescente, les vers de Jarry sont traversés de la violente tendresse du désespoir, celui qui refuse le politiquement correct, celui qui affiche la hargne et les délires autodestructeurs d’un corps non cicatrisé et d’un esprit fragmenté dans l’espoir d’y percevoir un soupçon de sublime.

Extrait de «Si j’étais un motel, j’afficherais jamais complet»

« Tu pouvais pas savoir

que j’avais l’âme décrissée

d’une adolescente toute fanée

à l’étroit dans son carcan de femme

une plante qui s’écrase au sol

dès que ses bourgeons éclatent

serpentins de morceaux de soi

sur lesquels tout le monde pile

un peu partout

un peu tout le temps

tu m’avais pas dit

que ton coeur était raide

comme ceux des hommes

que la docilité a aigris

que l’amour a déçus

on s’aimait en répandant notre bave

à grandeur de nos blessures

qui cicatrisaient tout croche »

Si j’étais un motel, j’afficherais jamais complet

★★★

Maude Jarry, Ta Mère, Montréal, 2019, 88 pages