«L’évasion d’Arthur»: Hochelaga brûle

Simon Leduc brosse le portrait hyperréaliste d’un quartier défavorisé.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Simon Leduc brosse le portrait hyperréaliste d’un quartier défavorisé.

Né dans Hochelaga d’une mère usée par le travail de rue et d’un père glaneur, qui ramasse tout ce qui lui tombe sous la main afin d’en faire rien pantoute, Arthur, 10 ans, a très souvent mal au ventre, parce qu’il mange n’importe quoi ou parce que William lui a juré qu’il n’était pas mieux que mort.

Après s’être fait casser presque tous les os du corps par les RJ, petits voyous nourris à la hargne aveugle et aux boîtes à lunch vides, le gamin se réfugie dans une école désaffectée, où il deviendra chum avec Choukri, le « premier citoyen de la commune d’Hochelaga », un bonimenteur schizophrène rêvant d’un terrain de golf sur la surface glacée du Saint-Laurent. Vous suivez ?

L’évasion d’Arthur ou la commune d’Hochelaga est, dit-on, le premier roman de Simon Leduc, mais il serait plus juste d’écrire que ce premier livre contient plusieurs romans, ou du moins plusieurs regards sur l’éclosion d’un squat anarcho-révolutionnaire, ainsi que sur les dérives urbaines d’un gamin laissé à lui-même.

Portrait hyperréaliste d’un quartier défavorisé, parodie de roman d’aventures, comédie pour ados mettant en vedette les revendeurs de pilules les plus mal engueulés du bas de la ville, polar de gare, crachat au visage des médias populistes, L’évasion d’Arthur malaxe tous les registres de langue et conjugue tous les outils narratifs (adresses directes aux lecteurs, notes en bas de page ridiculement longues, listes interminables) au nom d’un projet romanesque qui refuse d’être phagocyté par des considérations militantes, mais qui honore néanmoins la nature profondément politique du travail littéraire.

En tant que leader de la formation rock La descente du coude et du mythique groupe Suck la marde, Simon Leduc s’est longtemps cassé la voix en hurlant contre le pouvoir et l’hégémonie médiatico-culturelle. Punk un jour, punk toujours, il se range ici indéniablement derrière les insoumis, mais sa causticité, souvent hilarante, n’épargne pas ses anarchistes, toujours plus prompts à fertiliser les fleurs d’un tapis dans lesquelles ils pourront s’enfarger, qu’à s’organiser. S’il reste punk, c’est surtout dans son rejet des dogmes, dans la mesure où tous les discours, même ceux que tiennent ses personnages les plus sympathiques ou les plus marginaux, sont empruntés.

Tout aussi impitoyable que compatissant avec Pierre, père conspirationniste d’Arthur, ou avec Carl Bérubé, ancien matamore des Hells recyclé dans la vente de vapoteuses (!), le musicien devenu prof de littérature au cégep se plaît à aimer son monde et à ouvrir des brèches fantaisistes au coeur des archétypes qu’il n’embrasse jamais complètement.

Il réserve, par ailleurs, ses phrases les plus somptueuses aux considérations les plus ignobles. « Les pieds dans la flotte et les culottes pleines de honte, j’ai connu l’humiliation de celui qu’on retrouve à l’odeur plutôt qu’au son », fait-il dire à un de ses narrateurs. Rarement souiller ses bobettes a-t-il été décrit de façon si suave. Fresque prolixe et odoriférante, grave et facétieuse, désespérée et lumineuse, L’évasion d’Arthur invente un lyrisme sur mesure pour ceux qui en ont trop vu pour croire que les choses puissent changer, mais qui ne sauraient se regarder dans le miroir s’ils cessaient de croire au potentiel révolutionnaire d’une éventuelle union des opprimés.

Extrait de «L’évasion d’Arthur ou la commune d’Hochelaga»

« Faut se rendre à l’évidence : tout n’est pas récupérable. À commencer par le monde. Regarde dans quel état il est. Les catastrophistes ont beau rêver d’un mur gigantesque pour freiner le char du progrès, tu sais bien que la collision a déjà eu lieu. Les dégâts sont là. La mort n’est pas en marche, c’est la vie qui a abdiqué. Elle nous laisse la boucane. »

L’évasion d’Arthur ou la commune d’Hochelaga

★★★★

Simon Leduc, Le Quartanier, Montréal, 2019, 344 pages