Divisions sur la rémunération autour des livres audio

La popularité des audiolivres grandit. À la Grande Bibliothèque, le nombre de prêts de livres sonores en ligne est passé de 45 000 à environ 90 000 en trois ans.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La popularité des audiolivres grandit. À la Grande Bibliothèque, le nombre de prêts de livres sonores en ligne est passé de 45 000 à environ 90 000 en trois ans.

La décision récente du Conseil des arts du Canada (CAC) de commencer à verser aux créateurs de livres audio présents dans les bibliothèques publiques un paiement annuel ne fait pas que des heureux. L’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) ne comprend pas que les narrateurs soient rémunérés au même niveau que les auteurs alors qu’ils sont déjà payés lors de l’enregistrement de l’oeuvre.

« Nous sommes profondément en désaccord », indique en entretien le directeur général Laurent Dubois. « La décision du Conseil des arts crée un précédent et une injustice qui sont contraires à l’esprit du Programme du droit de prêt public [DPP], qui est de compenser une perte de vente », dit-il.

Doté actuellement d’un budget de 12,3 millions (il sera de 15 millions en 2020), le DPP remet des paiements chaque année aux créateurs dont les oeuvres se trouvent dans les bibliothèques canadiennes. C’est le Conseil des arts qui finance et gère le programme, par le biais de la Commission du DPP.

Les chiffres montrent que 17 000 créateurs canadiens ont reçu entre 50 $ et 4100 $ l’an dernier. La popularité d’un livre en bibliothèque n’a pas d’impact sur le montant versé : c’est la présence qui compte. Ces revenus ne sont pas considérés comme des droits d’auteur.

Pour la première fois en 2019, les créateurs peuvent maintenant inscrire des audiolivres dans le cadre du DPP. « L’inscription des livres audio donne une chance de plus d’être reconnus et indemnisés aux auteurs et aux traducteurs de livres dont le travail a été adapté afin d’offrir une nouvelle expérience aux auditeurs », fait valoir la Commission sur son site Internet.

C’est l’augmentation du budget du programme, qui sera passé de 10 à 15 millions entre 2018 et 2020, qui « a rendu possible l’ajout des livres audio » au programme, dit-on. En entretien avec Le Devoir, le secrétaire général de la Commission du DPP et gestionnaire du programme, Peter Schneider, dit s’attendre « à ce que moins de 5 % du budget total soit requis pour traiter le livre audio […] Nous sommes vraiment aux débuts [de l’audiolivre], ce n’est pas une grande industrie ».

Pour donner une idée : à la Grande Bibliothèque, le nombre de prêts de livres sonores en ligne est passé de 45 000 à environ 90 000 en trois ans. « La décision de la Commission d’admettre les livres audio concorde avec l’évolution des tendances […] et reflète la popularité grandissante des formats numériques », argue-t-on à Ottawa.

Partage

Dans un texte publié en février, l’UNEQ qualifie de « bonne nouvelle » la décision du CAC d’indemniser les livres audio. « À première vue », du moins. Car le regroupement d’écrivains dit avoir « appris avec consternation » que la formule de paiement retenue par la Commission accorde aux narrateurs canadiens 50 % des sommes à verser pour la présence d’un audiolivre (les illustrateurs, traducteurs ou photographes peuvent aussi avoir un pourcentage du montant, dans certains cas).

Or, Laurent Dubois rappelle que le narrateur d’un livre audio (souvent un comédien) est rémunéré lors de l’enregistrement même du livre. Ce que confirme Marjorie Théodore, présidente de Vues et Voix, un producteur de livres audio. « Le narrateur est toujours payé. Il donne une prestation, prête sa voix et son expertise pour dire le livre. »

« En quoi le comédien qui a reçu un cachet d’interprète après avoir effectué son travail aurait-il besoin d’une compensation pour perte de revenus à cause de la présence dudit livre audio dans les bibliothèques ? » se demande l’UNEQ. Celle-ci rappelle qu’il n’existe « aucun barème minimal obligatoire » qui régisse les conditions de travail des écrivains québécois, contrairement aux comédiens.

La situation du livre audio apparaît semblable à celle touchant les livres traduits. Tant Québec qu’Ottawa subventionnent en effet une part importante des traductions, ce qui n’empêche pas le traducteur de toucher par la suite 50 % du montant versé par le DPP. La nuance ? « Une traduction est une nouvelle création, fait valoir M. Dubois, alors qu’une narration représente une interprétation d’une oeuvre existante. »

Contributions

Peter Schneider défend une approche qui « est cohérente et constante avec le traitement historique auquel souscrit la Commission, selon lui. On ne parle pas du mérite artistique : c’est le principe du partage des contributions » des collaborateurs à une oeuvre, et aussi « une reconnaissance et une compensation pour la présence d’une oeuvre » en bibliothèque.

En quoi le comédien qui a reçu un cachet d’interprète après avoir effectué son travail aurait-il besoin d’une compensation pour perte de revenus à cause de la présence dudit livre audio dans les bibliothèques ?

L’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) n’a pas adopté de position sur cet enjeu. Son directeur général, Richard Prieur, entend toutefois rencontrer un représentant de la Commission du DPP sous peu « pour comprendre les principes mis en avant ici. Les auteurs ne sont pas heureux et je peux les comprendre ».

Quant à Marjorie Théodore, elle se dit « contente de voir que le livre audio, qui est un marché en émergence, est maintenant considéré et inclus dans diverses politiques ». Et sans « avoir d’opinion sur le partage » des sommes versées par le DPP, elle rappelle qu’un « livre audio peut être produit grâce au travail de tous les acteurs — auteur, éditeur, narrateur, etc. ».