Le diable est dans les détails

Gay Talese, fils de tailleur calabrais devenu célèbre grâce à ses articles dans «Esquire» et «The New Yorker», d’où sont tirés quelques-uns des 11 chapitres de «Tout est affaire d’imagination».
Photo: Éditions du Sous-sol Gay Talese, fils de tailleur calabrais devenu célèbre grâce à ses articles dans «Esquire» et «The New Yorker», d’où sont tirés quelques-uns des 11 chapitres de «Tout est affaire d’imagination».

Tout est affaire d’imagination ? Bien. Imaginons un peu. Le matin du 4 mars dernier, Gay Talese recevait par courriel 10 questions de la part de l’attachée de presse des Éditions du sous-sol, où vient de paraître une traduction de High Notes, anthologie de ses coups de circuit journalistiques des 50 dernières années.

Talese avait précisé au Devoir qu’il voulait les questions en anglais… pas trop, et pas de téléphone, s’il vous plaît. Vers 10 h, après une toilette sommaire, il enfila l’un de ses innombrables costumes. Après un petit-déjeuner modeste dans le bunker de sa maison de Manhattan, il s’empressa de prendre de court un journaliste presque trois fois plus jeune que lui, qui s’attendait à recevoir le tout en retard. « Mets ça dans ta pipe et je veux lire l’article dès sa sortie. »

Bien sûr, rien de tout cela n’est vérifiable… à quelques détails près. Néanmoins, si ce papier était signé Gay Talese, vous auriez eu droit à la même entrée en la matière, à l’exception du fait que vous pourriez vérifier chaque broutille et lui donner raison… peut-être à quelques détails près. Mesdames et Messieurs, voici l’homme qui a horreur des magnétophones et pour qui le téléphone est un instrument dangereux pour l’art de l’interview.

Éloge des gens ordinaires

« Ce dont les gens hésitent à parler est très révélateur », écrit Gay Talese dans son essai De mon intérêt pour la non-fiction. Un texte qui met au jour les tenants et aboutissants d’un genre très américain qui colle à la peau de ce fils de tailleur calabrais devenu célèbre grâce à ses articles dans Esquireet The New Yorker, d’où sont tirés quelques-uns des 11 chapitres de Tout est affaire d’imagination.

Élève médiocre, destiné à reprendre la boutique de ses parents, Talese a cheminé jusqu’aux basses sphères du New York Times, où il est entré comme coursier avant de devenir journaliste sportif. Sa spécialité ? Les sujets peu susceptibles de faire la une.

Pour lui, le journalisme sportif est peut-être la seule sphère du métier qui permet de savoir réellement ce dont on parle. « En tant que jeune journaliste sportif, j’ai été témoin de ce sur quoi j’ai écrit. J’étais assis à l’écart, j’étais dans le vestiaire avant et après les événements. Cela vous procure une vision intime des nouvelles. En politique, les journalistes ne rapportent que des “sources”… et des sources douteuses, la plupart du temps », explique l’homme qui confie ne pas être fier des médias en cette ère où le terme fake news est parfois légitime.

J’essaie d’être ouvert à de nouvelles façons de voir les choses. Je prends toujours beaucoup de temps.

Ne cherchez pas plus loin, elle est là, la technique Talese : voir de ses propres yeux et poser des questions. Le style, lui ? Ça, c’est le plus beau : la littérature. « Je n’ai pas été influencé par des journalistes, mais par des écrivains. Enfant, j’ai découvert dans la bibliothèque de mon père une édition américaine des récits de Guy de Maupassant. Ses histoires parlaient de “gens ordinaires”, et pourtant, elles révélaient la profondeur d’âme de ceux-ci. »

En tant que journaliste, Talese voulait aussi écrire sur des gens « ordinaires », tout en les élevant à un niveau littéraire ; des noms réels, des faits, des informations vérifiables, mais des techniques de narration empruntées à Maupassant, à Hemingway et à Tolstoï.

De là ces longues scènes, ces dialogues et ces monologues intérieurs dans des récits costauds qui nous offrent l’impression qu’ils sont montés de toutes pièces. Comme cette colossale réponse qu’il avait réussi à obtenir du boxer Floyd Patterson, pour son article « Le perdant » (« The Loser »), dans lequel il lui avait demandé comment c’était de se faire assommer par Sonny Liston. Ou comme son controversé livre Le motel du voyeur (Sous-sol, 2016), qui lui a causé beaucoup de soucis, en 2016, lorsque certaines informations fournies par Gerald Foo (propriétaire de motel qui se targuait d’être le plus grand voyeur du monde), ont été démenties par la presse.

L’art de la flânerie

Talese a perfectionné un art qui se perd avec l’« économie du Web » : celui de la flânerie. Ou, comme il l’écrit plus élégamment : « The art of hanging out. » Tout en devenant partie intégrante de la réalité de ses sujets, il n’hésite pas à répéter les mêmes questions afin d’obtenir des réponses plus éclairées. Cela prend du temps et de la confiance.

En fait foi Ton père honoreras (Sous-sol, 2015), une plongée dans l’univers des mafiosi du clan Bonnano, dont l’un des chapitres est reproduit dans Tout est affaire d’imagination, aux côtés d’enquêtes sur le propriétaire du Spahn Ranch de la famille Manson, sur les coulisses du New York Times et sur le séjour en studio de Tony Bennett et Lady Gaga.

« Je ne suis pas partial », explique le reporter, lorsque questionné à savoir si sa démarche fondée sur l’intimité ne peut pas se révéler une arme à double tranchant. « J’essaie d’être ouvert à de nouvelles façons de voir les choses. Je prends toujours beaucoup de temps. » C’est la raison pour laquelle il a abandonné le journalisme quotidien pour se consacrer aux magazines et aux livres.

Parmi les articles pour lesquels on lui a permis de « traîner » plus longtemps qu’il ne le serait autrement permis, on compte son célèbre « non-portrait » de Frank Sinatra (Sinatra a un rhume. Portraits et reportages, Sous-sol, 2014), salué dès sa publication en 1966 par des ténors du Nouveau Journalisme, comme Tom Wolfe.

« J’étais à Los Angeles, je n’allais nulle part et Sinatra avait refusé de me parler. Je me suis contenté de parler à d’autres personnes qui le connaissaient un peu. Au bout de deux semaines, j’ai signalé à mon rédacteur en chef que je n’avançais pas et qu’il était coûteux de demeurer dans mon hôtel de Beverly Hills. »

Après quelques questions, on lui a proposé de prendre son temps et de ne pas s’en faire pour les dépenses. Six semaines plus tard, Talese avait cumulé une note de service de 5000 $ et assez de témoignages pour écrire le genre d’article qu’un professeur de journalisme fait aujourd’hui lire à ses étudiants afin de les faire rêver du jour où ils feront autre chose que répondre didactiquement aux questions qui-quoi-quand-où-pourquoi. Un jour qui n’arrive pratiquement jamais.

Tout est affaire d’imagination

Gay Talese, traduit de l’anglais par Michel Cordillot, Éditions du sous-sol, Paris, 2019, 318 pages