La vigie du détroit de Gibraltar

Écrivain, éditeur et cofondateur de la revue «Nejma», Simon-Pierre Hamelin a peu fréquenté l’école, mais beaucoup les textes. Il est l’une des raisons pour lesquelles la librairie qu’il dirige est devenue célèbre dans le monde entier.
Photo: Mohamed El Halim Écrivain, éditeur et cofondateur de la revue «Nejma», Simon-Pierre Hamelin a peu fréquenté l’école, mais beaucoup les textes. Il est l’une des raisons pour lesquelles la librairie qu’il dirige est devenue célèbre dans le monde entier.

Hôpital de jour des victimes du « syndrome de Tanger », la légendaire Librairie des Colonnes vient d’être rachetée à la succession de Pierre Bergé par l’homme d’affaires marocain Fadel Iraki.

Le restaurant se nomme Saveur de poisson. Les touristes s’y rendent parce qu’Anthony Bourdain y a fait escale, à la recherche d’un Tanger qui subsiste encore dans la tête des voyageurs égarés sur le chemin de Compostelle de la génération beat. Ce chemin qui inspire toujours le même article aux journalistes ayant succombé à ce que certains nomment ici le syndrome de Tanger, une variation du syndrome de Jérusalem qui pousse les visiteurs de la ville sainte à des comportements erratiques. Le repas terminé, on glisse un mot sur Bourdain au tenancier de l’endroit. Sa réponse : « Ah, oui, il est mort, ce monsieur-là, non ? » Aucune ironie.

Mohamed Mrabet, conteur analphabète qui fut accessoirement chauffeur et cuisinier de Jane et Paul Bowles, considérait Truman Capote, William Burroughs, Francis Bacon et Tennessee Williams comme des touristes semblables aux autres : des Occidentaux qui sourient trop et parlent fort. Cet Orient qui leur a fourni des paradis artificiels et parfois le cul de jeunes hommes en a vu d’autres. Et il en verra d’autres. Un chef new-yorkais de plus ou de moins, c’est peu dans un lieu où l’on affirme qu’Hercule a séparé les continents. Mrabet est toujours vivant, les autres sont morts. Mektoub (c’était écrit).

Photo: Librairie des Colonnes Mohamed Mrabet, conteur et peintre

Adjacent au restaurant, un escalier mène au boulevard Pasteur. Une enfilade de boutiques oubliables. Puis une vitrine, un décor qui détone. Bienvenue à la Librairie des Colonnes, un lieu mythique… qui vient tout juste de changer de propriétaire.

Une ville mythique

Au-dessus de la caisse, là où ailleurs au Maroc, on lorgne le portrait du roi Mohammed VI, on aperçoit Mohamed Choukri, Federico García Lorca et Jean Genet. Saints martyrs de la littérature, ils témoignent de la situation géolinguistique de cette ville dont l’origine mythique ne se défait pas des mots depuis Homère… En fait, depuis Noé, qui selon la légende locale, aurait entendu les passagers de son arche s’écrier « tin jâa » (la terre est arrivée), alors qu’après 40 jours en mer, une colombe serait revenue avec de l’argile sur les pattes.

Tanger, « la vigie du détroit de Gibraltar », pour reprendre les mots de l’homme qui vous accueille dans son commerce par une interjection inattendue : « Eh, vous venez au lancement demain soir ? » Il aurait pu prononcer le tout en arabe, en français ou en espagnol. Mais c’est le ton de sa voix qui vous frappe. Le même ton grave avec lequel il vous met rapidement entre les mains des livres d’Ángel Vázquez et d’Ahmed Bouanani, ou vous parle du travail de la poète tangéroise Rachida Madani, des écrits d’Abdellah Taïa ou de Zoubeir Ben Bouchta, en précisant : « Ces écrivains nous montrent un Tanger plus intéressant que pendant la période internationale. La movida littéraire, c’est aujourd’hui, pas dans les années 1950, quand les gens venaient pour la drogue et la prostitution. »

Une ville mondiale

Simon-Pierre Hamelin est le directeur de la Librairie des Colonnes, fondée en 1949 par Robert Gérofi, un archéologue, grand admirateur de Yourcenar et correspondant de Gide, dont la création devint ensuite l’affaire de sa femme et de sa sœur. Les « Dames Gérofi », comme on dit par ici.

Écrivain, éditeur et cofondateur de la revue Nejma (« étoile » en arabe, clin d’œil au roman de Kateb Yacine), Hamelin a peu fréquenté l’école, mais beaucoup les textes. Il ne l’avouera pas, mais il est l’une des raisons pour laquelle la librairie qu’il dirige est devenue célèbre dans le monde entier. Par-dessus tout, il est l’artère principale d’un cœur qui pompe enfin le sang des filles et des fils de ce pays autrefois sous protectorat français.

Photo: Librairie des Colonnes

« Cela fait 15 ans que Tanger est devenue une ville mondiale », explique-t-il. Grâce à son activité d’édition et à la mise en place d’un rayon de littérature arabe, la librairie où Jean Genet allait chercher ses cachets de Gallimard est devenue un lieu de rencontres culturelles, au même titre que la Cinémathèque de Tanger, le centre Tabadoul ou le Théâtre Darna.

C’est ce qui avait poussé Pierre Bergé à la racheter en 2010. En voyant la manière dont Hamelin se démenait, ses mots avaient été : « J’achète, si vous restez. » Bergé est décédé en 2017. Sa succession a repris le tout. La semaine dernière, Simon-Pierre Hamelin a appris par les médias sociaux que le commerce dont il est directeur depuis 2005 a été vendu à l’homme d’affaires marocain et collectionneur d’art Fadel Iraki. Qu’adviendra-t-il de son poste et de la librairie ? Pour l’instant, la vie continue…

Le syndrome de Tanger

Après cinq ans en Russie et le même nombre d’années en Inde, Hamelin a atterri à Tanger au début des années 2000, alors que la Librairie des Colonnes était en déclin. Français d’origine, il se décrit comme le veilleur d’un hôpital de jour, un hospice à ciel ouvert où n’existe qu’une seule pathologie : le syndrome de Tanger. « La particularité de celui-ci est que le fantasme se cristallise sur la chose littéraire et provoque la négation de soi et l’invention d’une autre identité, le tout allant jusqu’à la schizophrénie », dit-il.

Auteur du roman 101, rue Condorcet, Clamart (La Différence, 2013), l’homme a aussi consacré un essai audit syndrome de Tanger, traduit et publié dans des magazines littéraires tchèque et allemand. Silence radio chez les Français… En serez-vous étonnés ? Il a par ailleurs réglé ses comptes avec la République dans un texte magistral demeuré inédit, Lettres à F. de Tanger ; échange épistolaire fantasmé avec la mère patrie, où il se moque des « petits cercles consensuels » où l’on fait la leçon à tous quand on n’est pas « occupé à déflorer le petit personnel bon marché ».

À l’heure où le Maroc, tout comme l’Algérie, vit une explosion démographique, il n’y a néanmoins qu’une minorité de jeunes Tangérois qui fréquente les Colonnes. « La jeunesse est l’avenir depuis les printemps arabes de 2011 », soutient Hamelin, martelant que l’actualité algérienne prouve le tout, au même titre que la vitalité et l’avancement des droits civiques et des droits des femmes au Maroc. De l’argile sur les pattes d’une colombe ? Espérons-le.

Quelques incontournables

Rachida Madani

Poète et romancière tangéroise, elle est l’auteure de Femme je suis, Blessures au vent et Ce qui aurait pu demeurer silence.

Mohamed Choukri

Auteur sulfureux, ce Rifain a appris à lire et à écrire à 20 ans. On lui doit notamment les romans Le pain nu et Le temps des erreurs.

Ángel Vázquez

Romancier tangérois hispanophone ; son livre La chienne de vie de Juanita Narboni demeure un incontournable pour comprendre l’évolution de la ville.

Zoubeir Ben Bouchta

Dramaturge tangérois, Ben Bouchta est surtout connu pour sa trilogie Hôtel de Tanger.

Mohamed Mrabet

Conteur et peintre, Mrabet vit ses histoires couchées sur papier par Paul Bowles. Depuis la mort de ce dernier, en 1999, Simon-Pierre Hamelin a repris le flambeau de scribe et a depuis publié deux livres avec l’homme, aujourd’hui âgé de 82 ans.

La revue Nejma

Née en 2006, cette revue cofondée par Simon-Pierre Hamelin, publiée en arabe et en français, a permis de réhabiliter des oubliés et des martyrs de la littérature marocaine, d’Ahmed Bouhanani à Mohamed Choukri. Le prochain numéro portera sur Angel Vasquez.