«Ali. Une vie»: deux poings, une fin

Quel boxeur a-t-on vu déclamer ses coups de gueule en vers? Les mots d’Ali sonnent et résonnent. À l’université, dans la rue, en entrevue, devant des opposants ou ses partisans. Sa verve est aussi vive que sa droite. Tout le temps.
Photo: Archives Agence France-Presse Quel boxeur a-t-on vu déclamer ses coups de gueule en vers? Les mots d’Ali sonnent et résonnent. À l’université, dans la rue, en entrevue, devant des opposants ou ses partisans. Sa verve est aussi vive que sa droite. Tout le temps.

Il danse, Ali. Il danse. Regarde-le. Il flotte. Les coups pleuvent. Quel radar lui permet, sous une pluie pareille, d’éviter presque chaque goutte ? Le voyant ainsi danser, même si on ne connaît rien à la boxe, il est impossible de s’y tromper : on sait tout de suite qu’il y a là, chez cet homme, quelque chose d’extraordinaire. D’instinct, on sait qu’avec Ali, la boxe n’est pas que la boxe. Car plus qu’un boxeur, Ali est une grâce. Cette grâce qui, peu importe le domaine où elle se manifeste, élève soudain un simple artisan, sans qu’on y comprenne trop rien, au niveau brillant d’un artiste capable de vous conduire jusqu’à son étoile.

« The Greatest », le nom dont se paraît Ali, n’était pas qu’un superlatif publicitaire destiné à assurer sa renommée. Dans cette première grande biographie qui ne tient pas de l’hagiographie, le journaliste Jonathan Eig le montre, sans cacher les faiblesses de cet homme, aussi fort en gueule qu’avec ses poings.

Athlète à la voix politique unique

Le style d’Eig n’a pas la superbe de certaines des grandes plumes — Tom Wolfe, Norman Mailer, Thomas Hauser, etc. — qui ont donné des ailes à la légende Ali. Mais il dit, selon une trame chronologique, ce que fut cette vie placée au confluent du sport, de la tragédie, de la comédie, de la politique, de la sociologie, de la religion et des émotions procurées par une soif de liberté.

 

Ali, c’est d’abord l’apparition, à un niveau jamais vu auparavant, de l’athlète d’exception doublé d’une voix politique unique. Quel boxeur a-t-on vu déclamer ses coups de gueule en vers ? Ses mots sonnent et résonnent. À l’université, dans la rue, en entrevue, devant des opposants ou ses partisans. Sa verve est aussi vive que sa droite. Tout le temps. Il fait songer à Hemingway qui disait qu’« un écrivain sans oreille, c’est comme un boxeur sans poing gauche ». Voilà un sportif qui, pour une fois, dit autre chose que les phrases convenues des habituelles entrevues.

Pourquoi ne veut-il pas aller se battre au Vietnam ? Aucun soldat viêt-cong ne m’a jamais qualifié de nègre, dit-il. Ses saillies troublent le pays. Grande gueule par nature, Ali approfondit bien vite ses réflexions. Il met le pouvoir de ses mots, portés par les exploits de son corps, au service de convictions sociales, tout en poussant jusqu’à la caricature sa légende. Je suis si rapide, dit-il plus d’une fois, qu’au moment de fermer la lumière de ma chambre, je me retrouve dans mon lit avant qu’il ne fasse noir…

En réaction à la condition des siens, Cassius Clay, à 22 ans, prend le nom de Mohamed Ali et se convertit. Il s’engage auprès de contestataires virulents de la Nation of Islam d’Elijah Muhammad, où l’on trouve aussi le bouillant Malcom X. Cette organisation apparaît, sous la plume de Jonathan Eig, très corrosive. Chose certaine, l’État n’aime pas être remis en question dans ses fondements par des sportifs censés se contenter d’ânonner la gloire de la patrie.

Le moyen de l’empêcher de boxer sera trouvé. En 1968, le magazine Esquire le représente, à sa une, comme une sorte de Christ transpercé de flèches, ce qui contribuera à fixer sa renommée. Cette photo célèbre a servi au magazine québécois Urbania à proposer, l’an passé, dans un élan créatif douteux, un calque mettant en vedette un chroniqueur dont les mots troués par des rafales de vent se dispersent de tous les côtés.

Les coups reçus

Devant Ali, la légende a volontiers oublié les coups reçus, les combats perdus. Même les meilleurs radars ne peuvent pas tout éviter. Dans la trentaine, démontre Jonathan Eig, le grand Ali se fait déjà plus petit. Des coups répétés au cerveau l’ont ralenti. L’élocution même en a pâti. Le parkinson fait son nid. Des opposants, pas forcément brillants, font boucherie de ce qui reste de lui. Impossible de ne pas songer au sort d’un Adonis Stevenson, à ces milliers de boxeurs voués à une fin de vie bringuebalante.

Un boxeur constitue un sujet fascinant pour le roman et le cinéma parce qu’il transgresse les catégories sociales. Personnage d’ordinaire sorti de rien et dont les poings se révèlent être le seul gagne-pain, le boxeur passionne. Du Victor interprété par Jean Gabin au Rocky de Sylvester Stalone, en passant par le Jake LaMotta joué par Robert De Niro, le grand écran s’est régalé, non sans raison, de la vie de boxeurs.

Le sociologue Loïc Wacquant a montré le jeu des catégories sociales qui s’inscrit profondément dans les racines de la boxe. Ce sport s’apparente à un combat pour l’intégration socio-économique. Pour le sociologue, ce sport est finalement un métier manuel et répétitif qui demande des compétences corporelles pour affirmer une conception du corps comme principal outil de travail.

Le boxeur, par le traitement dont il est l’objet, apparaît n’être jamais bien loin de l’ouvrier, acclamé ou méprisé, selon ce qu’il est censé rapporter. Il est de surcroît soumis à un cadre de valeurs dites viriles qui peuvent légitimer jusqu’à sa perte et son oubli.

En France, au milieu des récents soulèvements, on a vu un boxeur inattendu, Christophe Dettinger, ancien champion de France, faire reculer de ses seuls poings une colonne de policiers pourtant protégés de boucliers et armés. L’image était forte.

Dans une version des Misérables au temps présent, un Victor Hugo aurait sans doute réservé une place à ce gitan-boxeur. Même décriée comme elle l’est, la boxe n’a apparemment pas fini, même après Ali, de constituer à l’occasion un symbole étonnant des luttes sociales. La fin n’est pas pour demain.

Ali. Une vie

★★★★

Jonathan Eig, traduit de l’anglais par Laurent Bury, Marabout, Paris, 2018, 695 pages